2001-2005 : vers des démarches de réhabilitation durable des conditions de vie dans les territoires contaminés

  

La montée en puissance d'une démarche politique au niveau européen et international

Un poste local de contrôle radiologique
Un poste local de contrôle radiologique

Le rapport conjoint publié par le Programme de Développement des Nations Unies (PNUD) et l'Unicef en janvier 2002 sur les conséquences humaines de l'accident de Tchernobyl va marquer une véritable rupture dans le discours des Nations Unies sur Tchernobyl. Au-delà de l'impact sanitaire, il prend également en compte les dimensions économiques et sociales de la catastrophe. Il plaide pour une nouvelle approche de la gestion des conséquences de l'accident et pour une stratégie globale et durable de réhabilitation intégrant ces différents aspects.
 
Le rapport de la Banque Mondiale « Biélorussie : bilan des conséquences de Tchernobyl et des actions pour les atténuer » publié en juillet 2002 s'inscrit dans la même perspective.

En mai 2003, les ambassadeurs des pays membres de l'Union Européenne effectuent une deuxième visite commune dans les territoires contaminés biélorusses, deux ans après leur première visite.2003-2008 : Le programme CORE (COopération pour la REhabilitation)En octobre et décembre 2003, les partenaires locaux, nationaux et internationaux du programme CORE (2003-2008) signent une déclaration de principes commune qui marque le début du programme. Ce programme concrétise le tournant pris au niveau international dans la façon d'assumer les conséquences de l'accident. Il vise à améliorer les conditions de vie des populations de 4 districts biélorusses contaminés en soutenant des initiatives locales menées avec des partenaires nationaux et internationaux. Les domaines d'activité du programme sont la radioprotection, la santé, l'éducation et le développement économique.
 
En septembre 2005, à l'occasion du Forum Tchernobyl, un rapport conjoint du PNUD, de l'AIEA et de l'OMS est présenté. Ce rapport dresse un bilan des conséquences sanitaires, environnementales et socio-économiques de la catastrophe et émet des recommandations à l'adresse des gouvernements de Biélorussie, de Russie et d'Ukraine. Le bilan sanitaire de la catastrophe établi par les Nations Unies est revu à la hausse : ce rapport affirme que 4000 cas de cancer de la thyroïde (essentiellement chez les enfants) sont imputables aux conséquences de l'accident et que jusqu'à 4000 personnes pourraient décéder à terme des suites d'une exposition consécutive à l'accident.
 
En décembre 2005, le 4ème programme d'Etat post-accidentel biélorusse est approuvé pour la période 2006-2010. Ce programme révèle une évolution vers une prise en charge globale des conditions de vie dans les territoires contaminés, au-delà des seules questions radiologiques ou sanitaires.

Le programme CORE : des structures de coordination au service de l'action commune

Signature de la déclaration de principes du programme CORE
Signature de la déclaration de principes du programme CORE

En 2003, le programme CORE (COopération pour la REhabilitation des conditions de vie dans les territoires contaminés de Biélorussie) a mis en place des structures de coordination et d'intégration originales. Elles répondent à 4 objectifs en termes de gouvernance du programme :

  • permettre aux différents partenaires de construire une compréhension partagée du problème de la réhabilitation des conditions de vie ;
  • permettre une action commune des différents partenaires engagés dans le programme CORE ;
  • faciliter l'intégration entre les différents domaines d'action du programme (santé, radioprotection, éducation et mémoire, économie et développement des zones rurales) ;
  • faciliter l'intégration entre les différents niveaux d'action en jeu (local, régional, national et international).

 Pour ce faire, les structures du programme CORE comprennent 4 organes principaux assumant des fonctions différenciées dans la chaîne de décision et d'action :

La problématique agricole et le projet CORE Agri

Tri de la récolte de pommes de terre dans un village du district de Stolyn
Tri de la récolte de pommes de terre dans un village du district de Stolyn

Les territoires biélorusses contaminés à la suite de l'accident de Tchernobyl (plus d'un million d'hectares contaminés par le Césium 137 et environ 500 000 d'hectares contaminés par le Strontium 90) sont pour la plupart des territoires ruraux.L'importance de la dimension agricole dans le contexte post-accidentel biélorusse a entraîné le développement du projet “CORE Agri” en 2001, dès la fin du projet Ethos. Le projet CORE Agri s'adresse aux habitants des territoires contaminés qui mènent une activité agricole privée à des fins d'autoconsommation ou d'amélioration de leur revenu. Il vise l'amélioration de leur production tant du point de vue économique que du point de vue de la qualité des produits (notamment leur concentration en radionucléides). Initié dans le district de Stolyn, le projet a été ensuite étendu aux districts de Braguin, Tchetchersk et Slavgorod. Le projet concerne plus de 500 agriculteurs de ces districts. Le projet CORE Agri associe :

  • des partenaires locaux : agriculteurs et entrepreneur privés, autorités des districts, etc. ;
  • nationaux : Instituts scientifiques biélorusses, Comité Tchernobyl, BelarusBank, etc. ;
  • internationaux : Fondation pour l'Epanouissement et le Renouveau de la Terre (FERT), Institut des Stratégies Patrimoniales de l'Institut National d'Agronomie Paris-Grignon, Centre National Interprofessionnel de l'Economie Laitière, Institut de l'Elevage, Fédération Nationale des Producteurs de Lait, Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires de l'ONU, Ministère français des Affaires Etrangères, etc.

La phase de préparation du programme CORE : un changement de paradigme pour la gestion post-accidentelle

Signature de la déclaration de principes du programme CORE
Signature de la déclaration de principes du programme CORE

Après la fin du projet Ethos (novembre 2001), le Comité Tchernobyl de Biélorussie a pris l'initiative d'une phase de préparation de 2 ans (2002-2003) afin d'imaginer un nouveau cadre de coopération et d'action pour la réhabilitation des conditions de vie dans les territoires contaminés de Biélorussie.

Cette phase se conclura par le lancement officiel du programme CORE (COopération pour la REhabilitation des conditions de vie dans les territoires contaminés de Biélorussie) par les autorités biélorusses, le 15 octobre 2003.

Cette phase de préparation aura permis de mobiliser un large éventail de partenaires locaux, nationaux et internationaux, de réaliser un accord politique entre ces acteurs sur les objectifs et les principes du futur programme de coopération Elle a également permis de jeter les bases des principes nouveaux de coordination et d'action qui caractérisent le programme CORE.

La population, acteur clé des stratégies de suivi radiologique : l'exemple de Braguin

Un poste local de contrôle radiologique dans le district de Braguin
Un poste local de contrôle radiologique dans le district de Braguin

Dans le cadre du volet "qualité radiologique" du programme CORE, un projet de suivi radiologique coopératif a été engagé dans le district de Braguin (Sud-est de la Biélorussie) de 2004 à 2007. Ce projet, inspiré par les résultats du projet Ethos, avait pour objectif de :

  • mettre en place un système de mesure radiologique avec la participation de professionnels de la santé et de l'éducation, d'associations et d'habitants formés à la dosimétrie ;
  • rechercher des leviers d'action avec les individus et les familles pour réduire la contamination des personnes, en particulier des enfants.

 
 Fruit d'un partenariat entre institutions internationales, nationales et locales, ce projet a permis le redéploiement d'un dispositif de mesure des aliments dans plusieurs villages du district. Des campagnes de mesures anthropogammamétriques (c'est-à-dire de mesures de la contamination interne des personnes) ont également été menées dans les écoles et les jardins d'enfants.

Devant les résultats obtenus en matière de réduction de la contamination interne des enfants, il a été décidé d'étendre le dispositif à d'autres villages sur la période 2006-2008.

Une première évaluation du programme CORE: le séminaire de Gomel en octobre 2005

Le séminaire méthodologique de Gomel
Le séminaire méthodologique de Gomel

Deux ans après le début du programme CORE, un premier retour d'expérience du programme CORE a été organisé sous la forme d'un séminaire organisé à Gomel du 26 au 28 octobre 2005. Ce séminaire a rassemblé environ 80 participants. Le retour d'expérience y a été organisé de façon participative, avec des représentants des différentes catégories d'acteurs engagés (autorités locales et régionales, acteurs locaux engagés dans les projets, instituts scientifiques biélorusses, autorités nationales, partenaires internationaux engagés dans le financement ou la mise en œuvre des projets).

Cette première évaluation des modes d'action et des structures de coordination du programme intervenant à mi-parcours du programme, elle n'a pu en tirer un bilan complet. Il a cependant été possible de mettre en évidence les premiers impacts du programme et de poser un premier diagnostic sur les nouveaux modes d'action expérimentés dans le cadre de CORE.

Témoignage de Zoia Trafimchik, Directrice de l'Equipe de Coordination du Programme international CORE

Cette jeune linguiste biélorusse a occupé, à partir de 1992, des postes à responsabilité au coeur du dispositif de prise en charge des conséquences de Tchernobyl.
Zoia Trafimchik livre ici sa propre expérience de la catastrophe et ses réflexions sur son engagement de 15 ans au sein du Comité Tchernobyl, puis du programme CORE.

 Portrait

Je suis née au milieu des années 1960, dans un village à 50 km de Minsk, la capitale de la Biélorussie. J'ai suivi des études de linguistique à l'université de Minsk. Je suis mariée et j'ai deux fils.

En 1992, 4 ans après la fin de mes études, je suis entrée au département des relations internationales du Comité Tchernobyl, l'organisme d'Etat qui gère les conséquences de l'accident de Tchernobyl.
 En 2000, je suis devenue chef de ce département.

Puis, en 2004, j'ai quitté ce Comité pour devenir coordinatrice du nouveau programme CORE.

 « Vous avez dit Tchernobyl ? »

Au moment de l'accident, en 1986, j'étais étudiante à Minsk, je n'ai rien su, il n'y a pas eu d'informations, seulement de vagues rumeurs. Au début des années 1990, on a commencé à entendre parler d'une contamination au Sud du pays et en Ukraine. Mais ce n'est qu'en intégrant le Comité Tchernobyl, en 1992, que j'ai découvert qu'une catastrophe s'était produite, 6 ans plus tôt, à la centrale nucléaire de Tchernobyl.

 Plongée dans la réalité

A l'époque où je suis entrée au Comité, la République du Bélarus venait de voir le jour, et la coopération internationale commençait tout juste à se mettre en place. Et moi, ce qui m'intéressait, plus que la question de Tchernobyl, c'était d'organiser cette coopération internationale. Nous n'allions jamais sur le terrain. La collecte des informations, le traitement statistique, les rencontres entre experts nationaux et internationaux, tout se passait à Minsk ou à Gomel, au niveau des laboratoires et des instituts de recherche.

C'est en 1996, à l'occasion du projet Ethos, que j'ai eu l'occasion pour la première fois, de me rendre dans les villages, en territoires contaminés. Et c'est seulement à ce moment-là, en visitant les territoires, en rencontrant des habitants, que j'ai pris conscience de l'ampleur de la catastrophe et de ses conséquences pour notre pays, mais aussi pour le reste du monde.

 La dimension humaine

Par la suite, je suis retournée assez régulièrement dans ces territoires. Et j'ai commencé à appréhender le problème, non seulement sous son aspect technique, mais aussi dans sa dimension humaine. L'État, à cette époque, continuait d'investir des budgets considérables pour limiter l'impact de la radioactivité, améliorer la situation des 1,3 million d'habitants vivant dans les territoires contaminés au Bélarus. Mais ces populations, qui vivaient avec la contamination au quotidien, avec leurs certitudes et leurs inquiétudes, demeuraient très isolées, souvent enfermées dans leurs statuts de victimes de la catastrophe. Tous les efforts pour améliorer leurs situations se déployaient sans les impliquer directement dans la compréhension du risque radiologique et des moyens pour le réduire.

Face à ce constat, les responsables du Comité Tchernobyl ont alors décidé d'organiser autrement la coopération internationale, en invitant des représentants des organismes internationaux à se rendre dans les territoires contaminés. En 1999, nous y avons organisé une première visite des ambassadeurs des pays européens, puis deux autres dans les années qui ont suivi. Pour les habitants, ces visites ont représenté des événements très importants. Il ne s'agissait pas encore d'assistance, mais déjà de solidarité.

 Engagement dans le programme CORE

Au cours des 2 dernières années que j'ai passées au sein du Comité Tchernobyl, j'ai été nommée coordinatrice pour la préparation d'un nouveau programme international de « coopération pour la réhabilitation ». Ceci nous a amenés à parcourir les territoires, à organiser des réunions avec les habitants dans les villages et à mener des consultations pour réfléchir avec eux sur les moyens d'agir ensemble pour améliorer leur quotidien et imaginer le futur. Et les gens nous disaient : « La réhabilitation des conditions de vie dans les territoires ? C'est notre affaire et nous sommes prêts à y participer. Merci pour l'espoir ! ». C'est cette attente, cette espérance et la conscience de la gravité de la situation sanitaire, économique et sociale des populations des territoires contaminés qui m'ont poussée à en faire plus et à m'engager dans le programme CORE.

 Regard sur 15 années d'action

Je me suis donc trouvée, pendant 15 ans, au coeur du dispositif de prise en charge des conséquences de l'accident de Tchernobyl. Je me garderais bien de porter un jugement, d'autant que je ne suis pas scientifique, sur les mesures qui ont été prises, sur les actions qui ont été engagées.

Nous avons dû faire face à un événement inhabituel, inattendu, d'une ampleur considérable : 23% du territoire sont touchés, 1,3 million d'habitants sur 9,5 millions sont concernés par la contamination. C'est un problème national, que nous devrons gérer à long terme. Confrontées à l'accident, les autorités ont cherché à faire au mieux et l'on peut comprendre qu'il y ait eu des tâtonnements, des ratés, des mesures parfois contradictoires. L'Etat a fait d'énormes efforts, et consacre jusqu'à plus de 10% de son budget pour réduire l'impact de la catastrophe sur l'environnement, l'économie, la santé des populations : distribution de nourriture propre aux enfants, envoi des enfants en sanatoriums, décontamination des sites, contre- mesures agricoles.

Mais ces actions ont leurs limites : si l'on édicte des règles, mais qu'elles ne sont pas suivies par les habitants, elles ne sont d'aucune efficacité. Ce qui importe aujourd'hui, c'est de susciter l'engagement des gens, leur propre implication dans le processus de réhabilitation de leurs conditions de vie, en étant à leur écoute, en essayant avec eux de cerner les problèmes et de dégager des leviers pour l'action.