Extraits du témoignage du Pr. Iossif Bogdevitch, Directeur de l'Institut de Recherche Biélorusse en Sciences des Sols et Agrochimie (BRISSA), partenaire du projet Ethos

L'évacuation des populations autour de la centrale nucléaire de Tchernobyl

"Au moment de l'accident de Tchernobyl (1986), il existait une conception d'après laquelle il fallait évacuer les habitants qui pouvaient recevoir la dose de 500 mSv/an. Au début, on a déterminé une zone de 10 km autour de la centrale. Le 4 mai, l'évacuation de cette zone (50 localités avec 11 000 habitants) a été achevée.
 Mais à ce moment-là les autorités demandent d'évacuer les personnes ayant reçu une dose qui dépassait 100 mSv/an. La zone d'exclusion a alors été élargie à un rayon de 30 km. (…)
 Ensuite, vers la fin août, les autorités ont élaboré une troisième conception, d'après laquelle il fallait évacuer ceux qui risquaient de recevoir une dose de plus de 20 mSv. (…)
 Au total, 470 localités ont été relogées en Biélorussie, soit 130 000 personnes. 200 000 personnes de plus sont parties de leur propre chef (…)
 En Biélorussie, il n'y avait pas de plan d'action détaillé en cas d'accident. Tchernobyl est en Ukraine, mais les vents soufflaient du côté biélorusse. En conséquence, de 50 à 70 % de rejets se sont déposés sur le territoire biélorusse (…)

 Les pathologies de la thyroïde

(…) La Biélorussie est un pays où il y a très peu d'iode dans les sols, dans les produits d'alimentation. Il y a eu des endroits où les dépôts d'iode radioactif atteignaient 500 à 1 000 Curies/km² (soit 18,5 à 37 TBq/km²), et ces quantités-là ont eu un effet important car l'iode a été très activement absorbée par la thyroïde à cause d'un déficit d'iode stable. (…) Ces effets de l'iode se font sentir jusqu'à présent dans la population. Mais on a reconnu cette influence seulement après 1991.

 La contamination des sols

Le Césium a contaminé 23% du territoire, le Strontium en a contaminé 10% (…). On a travaillé surtout sur le Césium et le Strontium, puisque cela concerne les produits alimentaires, qu'il y a un transfert des sols vers l'alimentation. (…)
 Tout de suite après l'accident, nous sommes partis pour faire des prélèvements pour voir comment change la teneur en Césium et en Strontium en fonction de la distance par rapport à Tchernobyl. Nous avons organisé 2 groupes de travail. (…) Il s'est révélé que les spécialistes de l'Institut des recherches nucléaires prélevaient de la terre en surface pour remplir le récipient de Marinel, alors que nous enfoncions des bacs métalliques pour collecter le sol sur une vingtaine de cm de profondeur. (…). Et la différence entre nous était de l'ordre d'un facteur 10. Voilà pourquoi il est très important que la méthodologie soit développée avant le travail, qu'elle soit testée, que ce soit la même méthode pour tous.

 Les contre-mesures

(…) Tout de suite s'est posée la question du relogement des populations… Puis, ce furent des interdictions :
 - d'utiliser les terres hautement contaminées,
 - de produire des denrées qui concentrent fortement les radionucléides,
 - d'abattre des bovins.
 Parallèlement, l'utilisation d'amendements contaminés pour la fertilisation fut limitée, et le chaulage et la fertilisation des sols par le phosphore et le potassium ont été développés. Les animaux reçurent une alimentation propre pendant 1,5 mois avant abattage. (…) La préparation d'ensilage de maïs permit d'éviter d'utiliser du foin (…)

 Tchernobyl, 20 ans après

Les contre-mesures ont été efficaces. Le flux de Césium 137 dans la chaîne alimentaire a été réduit de plus de 12 fois ; celui de Strontium 90 de 3 fois. (…). Dans la plupart des terres, le niveau optimal de réactivité des sols, concernant le potassium, est atteint et maintenu. (…)
 Cependant, il reste des pressions, des tensions sur le lait et sur la qualité des produits alimentaires, notamment les céréales. De plus, il y a des signes d'une dégradation dangereuse de la fertilité des sols dans de nombreux districts (…) On ne peut pas ignorer le faible niveau de revenu des populations rurales. Et pour l'Etat, nous ne pouvons que constater le manque de ressources financières (…)

 Conclusions

  1. L'application des contre-mesures doit être prioritairement dirigée vers les parcelles et les fermes privées (…) L'amélioration radicale et de surface des prairies est efficace, conduisant à une forte diminution du transfert de césium et à une augmentation de la performance économique. Le bleu de Prusse est également efficace pour la diminution du césium ingéré. (…)
  2. L'amélioration de la fertilité avec le chaulage, l'amendement et l'application de NPK (Azote-Phosphore-Potassium) sont les mesures de base dans la gestion de long terme. (…)
  3. Les techniques modernes pour les pommes de terre et les légumes des parcelles privées ont un grand impact social. (…)
  4. Cultiver et transformer le colza permet des gains issus de la production d'huile sans radionucléides. (…)''

Date de la dernière mise à jour : 23/08/2018