1993-2001 : la recherche de nouvelles formes de gouvernance adaptées à la complexité de la problématique post-accidentelle

Une habitante d'Olmany mesure la radioactivité dans sa maison
Une habitante d'Olmany mesure la radioactivité dans sa maison

L'année 1994 marque une étape importante dans l'évolution de la gestion post-accidentelle, avec la reconnaissance officielle par la communauté scientifique internationale d'un lien entre les pathologies de la thyroïde constatées chez les enfants et les rejets d'iode radioactif au moment de l'accident de Tchernobyl.

 A l'occasion du 10ème anniversaire de la catastrophe, deux conférences internationales sont organisées, l'une à Minsk sous les auspices de la Commission Européenne (25-29 mars 1996), l‘autre à Vienne organisée par l'AIEA (8-12 avril 1996). Au cours de ces conférences, un bilan des conséquences de l'accident est dressé et différentes stratégies de réhabilitation sont proposées.Les projets Ethos (1996-2001)En mai 1996, le projet Ethos est initié dans le cadre du programme de recherche en radioprotection de la Commission Européenne, en coopération avec les autorités locales, régionales et nationales biélorusses. Il se déroule dans le village biélorusse contaminé d'Olmany (1.400 habitants) jusqu'en 1999 puis est étendu à 4 autres villages du même district de 2000 à 2001. Ce projet vise à développer une nouvelle approche en matière de réhabilitation des conditions de vie dans les territoires contaminés de Biélorussie, fondée sur un travail commun entre les scientifiques et les habitants.La prise de conscience La prise de conscience de la communauté internationaleEn décembre 2000, la centrale nucléaire de Tchernobyl est définitivement fermée.
Au tournant des années 2000-2001, la communauté internationale commence à prendre conscience de la persistance de nombreux problèmes dans les territoires contaminés. En mai 2001, une première visite des ambassadeurs des pays membres de l'Union Européenne en Biélorussie est organisée dans ces territoires.
 
A la même époque, un amendement est apporté aux lois post-accidentelles biélorusses, marquant la volonté des pouvoirs publics de renforcer la protection des personnes. La nouvelle version de la loi permet de mettre en place des contre-mesures à partir d'un niveau d'exposition des personnes plus faible qu'auparavant (0,1 mSv/an au lieu de 1 mSv/an).
 
En décembre 2001, le séminaire final du projet Ethos réunit des acteurs biélorusses locaux et nationaux et des représentants d'organismes internationaux. La déclaration adoptée par les participants représente un tournant dans la manière de prendre en compte les questions post-accidentelles et ouvre la voie, deux ans plus tard, au programme international CORE (COpération pour la REhabilitation).

Les origines d'une démarche de réhabilitation des conditions de vie

Une mère et son enfant
Une mère et son enfant

Entre 1991 et 1995, la Commission Européenne et la Communauté des Etats Indépendants (ex-URSS) ont mis en oeuvre conjointement un important programme de coopération scientifique sur les conséquences de l'accident de Tchernobyl.
Ce programme comportait 10 projets expérimentaux de coopération et 6 projets d'étude conjoints (Joint Study Projects – JSP). Parmi eux, le projet JSP2 a eu pour objectif d'étudier les aspects sociaux, politiques et juridiques de la gestion post-accidentelle de Tchernobyl.
 
En 1994 et 1995, les résultats de ce programme amènent les experts internationaux et les autorités biélorusses à s'interroger sur les limites de la gestion post-accidentelle biélorusse.
Cette gestion post-accidentelle est structurée autour de deux axes :

  1. la mise à distance de la population (relogement obligatoire ou volontaire)
  2. la protection des populations des populations vivant dans les zones contaminées (mesures de décontamination des sols, interdiction de cultiver ou consommer certains aliments, compensations financières, …)

 
Dans un contexte où 1,5 million de personnes vivent dans les territoires contaminés, il apparaît nécessaire d'initier également une réflexion sur les conditions de vie de ces populations.
Cette réflexion, menée dans le cadre du projet JSP2, sera à la source du projet européen Ethos (mot grec signifiant "mode de vie") mis en oeuvre en Biélorussie entre 1996 et 2001.

Des populations démunies face à la radioactivité

Echographie de la Thyroïde
Echographie de la Thyroïde

Les autorités biélorusses ont consacré des moyens très importants à la protection radiologique des populations et au développement d'un système de compensations.
 
Cependant, les politiques publiques biélorusses ne parviennent pas à prendre en compte la complexité des problèmes posés par la contamination radioactive. En effet, dans les territoires contaminés, l'exposition des personnes au risque radiologique est fortement liée aux modes de vie.
 De plus, les différentes dimensions (sanitaire, environnementale, économique, etc.) des problèmes auxquels la population est confrontée sont fortement connectés.
 
Or les politiques publiques de gestion post-accidentelles sont construites par secteur d'activité (santé, agriculture, logement, …) et ne peuvent appréhender ces interactions

 Une gestion "pour" les populations, mais qui les prive de moyens d'actions

Les stratégies de gestion post-accidentelle reposent quasi exclusivement sur l'action de l'Etat. Les habitants des territoires contaminés font l'objet de mesures de protection publiques, mais ne sont pas considérés comme des acteurs. C'est pourtant en premier lieu à travers les actes de leur vie quotidienne que les individus et les communautés locales sont exposés à la radioactivité.
 
Enfin, le système biélorusse post-soviétique est confronté à une crise de confiance sociale majeure. La méfiance des populations touche non seulement les autorités politiques, mais également les experts scientifiques et les médecins.
 
Privés de recours individuels et collectifs face à la situation post-accidentelle, les habitants des territoires contaminés sont profondément démunis. La contamination de leur environnement est invisible et difficile à appréhender.
 
Ce contexte est à l'origine d'une profonde inquiétude quant à l'avenir, en particulier vis-à-vis de la santé des enfants.

Une situation sanitaire peu lisible pour les populations en raison des effets différés des expositions de 1986

Mesure de radioactivité dans le lait
Mesure de radioactivité dans le lait

Le contexte post-accidentel de Tchernobyl en 1994 mêle deux types différents d'effets sanitaires :

  • Le premier type d'effets sanitaires résulte d'une exposition aux rejets radioactifs de la centrale de Tchernobyl au moment de l'accident ou peu après (phase A). Les populations qui se sont trouvées sur le passage du "nuage" de Tchernobyl ont été exposées à l'ensemble des éléments radioactifs rejetés, y compris des éléments à courte durée de vie (notamment l'iode radioactif). Cette exposition a constitué une atteinte au capital santé des populations, dont certains effets (notamment le cancer de la thyroïde) se manifestent de façon différée, au bout de plusieurs années.
     
  • Le deuxième type d'effets sanitaires résulte d'une exposition quotidienne à une contamination résiduelle chronique (phase B). Il est lié à la présence d'éléments radioactifs qui se sont déposés dans l'environnement et y sont présents durablement (leur demi-vie va d'une trentaine d'année pour le Césium 137 et le Strontium 90 à plusieurs milliers d'années pour certains isotopes du Plutonium). Le principal vecteur d'exposition de la population est la consommation de produits alimentaires locaux contaminés (lait, champignons, gibier, baies, …).
     

Dans les années qui suivent l'accident de Tchernobyl, des pathologies liées aux effets de la phase A se manifestent de façon croissante. Du fait de la forte censure mise en place par les autorités soviétiques lors de l'accident et de la gestion de ses conséquences, les habitants des territoires contaminés n'avaient pas été informés des effets sanitaires de la radioactivité. Ils ne pouvaient donc pas anticiper l'apparition d'effets différés liés à l'exposition au "nuage" de Tchernobyl. Dans les années 1993-1994, les populations imputent alors les pathologies qui se développent aux effets de la contamination du sol.

 Des modes d'action différents pour les deux types d'effets

La gestion post-accidentelle nécessite de distinguer les effets de la phase A (dus à des évènements passés) de ceux de la phase B (correspondant à des évènements en cours), car ils appellent des modes de prise en charge différents.
 
La réponse aux effets de la phase A est essentiellement un problème de santé publique. Elle nécessite des mesures de suivi des populations à risques, qu'il faut identifier, et de traitement médical précoce. Mais il est impossible d'agir sur l'exposition aux radiations, qui appartient au passé.
 
En revanche, les effets de la phase B concernent une exposition chronique. Il est donc envisageable d'agir sur l'exposition des personnes en rendant aux individus et aux collectivités un rôle actif dans la prévention. Il est en particulier possible d'aider les habitants à évaluer leur situation pour former leurs choix, en particulier celui de quitter le territoire ou d'y rester. Il est également possible d'aider ceux qui choisissent de rester à reconstruire des modes de vie adaptés au contexte local de contamination de l'environnement.
 

Comment reconstruire une qualité de vie ?

Repas des enfants à l'école
Repas des enfants à l'école

Les études menées dans le cadre du projet JSP2 (Joint Study Project 2) montrent chez les personnes ayant décidé de rester sur le territoire contaminé une tendance à minimiser les risques liés à la contamination de l'environnement. Totalement démunis face à une contamination invisible et diffuse de leur cadre de vie, les habitants des territoires contaminés sont fortement enclins à se détourner du problème de la contamination. Celui-ci reste cependant à la source d'une inquiétude profonde des habitants de ces territoires.Les enjeux d'une démarche de réhabilitation des conditions de vie

Dans ce contexte, trois questions ont conduit au développement d'une démarche de réhabilitation des conditions de vie avec les habitants :

  1. Comment permettre aux habitants des territoires contaminés d'évaluer leur situation radiologique et ses éventuels impacts sur la santé et sur leur avenir ?
     
  2. Comment permettre à ceux qui souhaitent continuer à vivre dans un territoire contaminé de reprendre l'initiative pour réduire leur exposition aux risques dans ce contexte de contamination chronique ?
     
  3. Comment inscrire cet enjeu de réduction des risques dans un projet de réhabilitation de l'ensemble des dimensions de la vie affectées par la contamination, afin de reconstruire une véritable qualité de vie ?

Explorer une démarche de réhabilitation des conditions de vie

Mesure radiologique du lait dans un poste de contrôle local
Mesure radiologique du lait dans un poste de contrôle local

Sur la base du constat posé par le projet JSP2 (Joint Study Project 2), des experts internationaux sont amenés à proposer aux autorités biélorusses un projet pilote à l'échelle d'une collectivité territoriale.

 
Ce projet poursuit un double objectif :

  1. aider ceux qui vivent dans le territoire contaminé à évaluer la situation radiologique ;
     
  2. engager une démarche de réhabilitation des conditions de vie avec les personnes qui ont pris la décision de continuer à vivre sur le territoire contaminé.

Les principes clés

L'approche proposée consiste à rendre aux individus et aux collectivités une position d'initiative face à une situation dégradée. Elle part du principe que les personnes exposées peuvent contribuer à préserver leur propre santé et améliorer leurs conditions de vie.
 
Cette approche propose de donner à la population les moyens de construire une connaissance précise de la contamination radiologique de l’environnement et de ses causes. Cette connaissance permet ensuite d'élaborer des actions avec la population en fonction d'objectifs d'amélioration fixés par les acteurs locaux.
 
Cette approche sera mise en oeuvre et évaluée dans le village biélorusse d'Olmany à travers le projet européen Ethos (1996-2001).
 
 

 

Les principales étapes du projet ETHOS

Une habitante d'Olmany mesure la radioactivité dans sa maison
Une habitante d'Olmany mesure la radioactivité dans sa maison

Les projets ETHOS et ETHOS 2 ont été mis en oeuvre entre 1996 et 2001. Ils visaient à améliorer la protection radiologique des personnes dans les territoires contaminés en développant des stratégies complémentaires de l'action des autorités.

Dans le cadre du projet ETHOS (1996-1999), une approche pratique de la radioprotection, où la population joue un rôle actif, a été développée avec les habitants du village biélorusse contaminé d'Olmany. Le projet ETHOS 2 (2000-2001) a permis de montrer la faisabilité du transfert de cette approche dans quatre autres villages du district de Stolyn.

Les projets ETHOS et ETHOS 2 ont été mis en oeuvre par une équipe interdisciplinaire impliquant quatre organismes scientifiques français :

  • le Centre d'étude sur l'Evaluation de la Protection dans le domaine Nucléaire (CEPN) ;
  • l'Institut National d'Agronomie de Paris-Grignon (INAPG) ;
  • l'Université de Technologie de Compiègne (UTC) ;
  • le groupe de recherche MUTADIS qui a assuré la coordination de ces deux projets.

Les projets ETHOS et ETHOS 2 ont été soutenus par la Direction Générale de la Recherche de la Commission Européenne. Le projet ETHOS 2 (1999-2001) a également reçu le soutien de plusieurs autres institutions, dont l'Institut de Protection et de Sûreté Nucléaire (IPSN).

Le contexte du projet ETHOS

Les interrogations des autorités biélorusses

Le district de Stolyn et les villages impliqués dans ETHOS et ETHOS 2
Le district de Stolyn et les villages impliqués dans ETHOS et ETHOS 2

A partir des années 1992-1993, la stratégie post-accidentelle biélorusse est confrontée à des difficultés nouvelles. Cette stratégie repose notamment sur l'arrêt des productions agricoles privées et sur une gestion directe du secteur agricole par l'Etat à travers les exploitations agricoles publiques (kolkhozes et des sovkhozes). Cependant, suite à la crise économique du début des années 1990, les habitants des territoires contaminés recommencent à développer une agriculture de subsistance privée sur laquelle l'Etat n'a pas de prise. Les autorités biélorusses recherchent alors des formes d'implication de la population dans la réponse à la situation de contamination de l'environnement.

Les pistes ouvertes par les recherches internationales : les résultats du projet JSP-2

En 1994, le projet de recherche international JSP-2 (Joint Study Project 2), mené en Ukraine et en Biélorussie entre 1992 à 1994, montre la nécessité de prendre en compte de façon globale les conditions de vie des populations des territoires contaminés (dans leurs dimensions sanitaires, environnementales, économiques, sociales, culturelles, …). Ce projet met également en évidence une contribution possible des individus et des familles à la réduction de leur exposition radiologique.

Le choix du village d'Olmany

L'équipe du projet ETHOS a fait le choix de travailler à l'échelle d'une petite communauté territoriale, si possible un village. Par ailleurs, le choix a été fait d'intervenir dans les territoires contaminés classés en zone dite de “relogement volontaire“. Dans ces territoires, la loi biélorusse laisse le choix de bénéficier d'un relogement (en dehors de la zone) à l'initiative des habitants. Le volontariat des autorités locales à participer au projet a été un autre critère de sélection.

Au printemps 1996, plusieurs visites de terrain ont eu lieu dans différents districts de Biélorussie. Lors de ces visites, les experts du projet ETHOS ont rencontré les autorités des districts et des villages ainsi que des habitants. Différents villages se sont portés volontaires à la suite de ces visites. Les membres de l'équipe ETHOS ont ensuite convenu avec les autorités biélorusses d'intervenir dans le district de Stolyn, situé au Sud-Ouest de la Biélorussie, dans la région de Pinsk.

Le choix du village d'Olmany a été fait en accord avec le Comité Tchernobyl de Biélorussie. Ce village d'environ 1400 habitants (dont 400 enfants) est situé dans une zone de relogement volontaire en raison d'un facteur de transfert des radionucléides élevé entre les sols, les produits agricoles et la population.

L'engagement du village d'Olmany dans le projet ETHOS est concrétisé par une charte de coopération signée au début du projet ETHOS entre les autorités du village d'Olmany (plus précisément le kolkhoze, le village ne possédant pas de soviet de village), le Comité Exécutif du district de Stolyn, le Comité Tchernobyl de Biélorussie et l'équipe ETHOS.

Les principales caractéristiques de l'approche ETHOS

Le village d'Olmany
Le village d'Olmany

Le projet ETHOS a développé une approche originale fondée sur l'implication de la population dans l'évaluation et la gestion de la situation radiologique. L'objectif de cette approche est de donner aux individus et aux familles des moyens d'évaluer et d'agir face à la situation de contamination de l'environnement (en quittant le territoire ou en développant des stratégies de protection radiologique).

L'approche ETHOS tient également compte de la diversité des intervenants (habitants, professionnels de la santé, enseignants, agriculteurs, kolkhoze, autorités régionales, Comité Tchernobyl, ?) et des niveaux d'action (local, régional, national, international) qui influent sur la situation locale. Il s'agit alors de faciliter la construction de relations avec les différents acteurs qui, à des niveaux territoriaux supérieurs, peuvent rendre possibles ou faciliter les actions développées localement pour améliorer les conditions de vie. L'approche ETHOS apporte un complément à l'action des pouvoirs publics sans s'y substituer.

Le projet met en œuvre une approche globale. Les voies d'amélioration recherchées à travers ETHOS intègrent l'ensemble des dimensions de la vie quotidienne dans les territoires contaminés : aspects économiques et agricoles, environnementaux, humains, sociaux, etc. Le projet vise à une amélioration globale des conditions de vie dont la sécurité est une dimension. Par ailleurs, une contribution durable de la population à la protection radiologique est indissociable d'une amélioration globale de la qualité de vie (un habitant dit par exemple : "Nous préférons mourir de contamination plutôt que de mourir de faim").

La dimension de la santé n'est prise en compte que de façon indirecte dans le projet ETHOS, à travers un objectif de réduction de l'exposition aux rayonnements ionisants et d'identification de stratégies de protection.

Enfin, le projet ETHOS cherche à construire avec les individus et les familles une culture pratique de radioprotection. Une telle culture est fondée sur la connaissance pratique et fine de la contamination du territoire. Cette contamination n'est en effet pas uniforme même à l'échelle d'un village et nécessite d'être caractérisée plus finement. Elle repose également sur l'identification des voies de circulation des radionucléides depuis l'écosystème (par exemple depuis les pâturages) jusqu'à l'homme. Cette culture pratique de radioprotection est enfin fondée sur l'élaboration par les habitants de nouveaux modes de vie et de pratiques professionnelles (notamment agricoles) qui tiennent compte de la situation environnementale et qui leur permettent de réduire leur niveau d'exposition.

Les engagements de l'équipe ETHOS envers les habitants d'Olmany

Discussions entre des membres de l'équipe ETHOS et des villageois
Discussions entre des membres de l'équipe ETHOS et des villageois

La première rencontre entre l'équipe ETHOS et les habitants d'Olmany en juillet 1996 donne lieu à des échanges sur les objectifs du projet et le positionnement des membres de l'équipe du projet. Les principales questions posées par les habitants d'Olmany sont :
"Pouvons-nous vivre ici ?", “Est-ce dangereux ?“, "Vous-mêmes, auriez-vous envie de vivre ici ?" et "Qu'est-ce que votre travail va concrètement changer pour nous ?".

Ces questions amènent les membres de l'équipe ETHOS à prendre trois engagements envers les habitants d'Olmany :

  • La contamination du territoire (attestée par la loi) entraîne un risque, qui justifie en particulier le classement du village en zone de relogement volontaire. L'équipe ETHOS a pour vocation d'aider les personnes qui désirent évaluer la situation de contamination de l'environnement et d'exposition des personnes. Elle ne peut (ni ne veut) prendre à la place des habitants la décision de partir ou de rester à Olmany. Elle accepte en revanche de contribuer à identifier avec la population des moyens d'amélioration des conditions de vie de ceux qui font le choix de vivre dans ce territoire.
     
     L'équipe ETHOS s'engage à travailler dans le village d'Olmany pendant 3 ans. L'équipe ETHOS effectuera ainsi 12 missions à Olmany de 1996 à 1999.
     
     
  • Les objectifs du travail de l'équipe ETHOS seront fixés par les habitants du village et viseront à obtenir des améliorations pratiques des conditions de vie des habitants du village d'Olmany pendant les 3 années du projet.

Les étapes de la méthode ETHOS

 La formation de groupes de volontaires

Des habitants d'Olmany cartographient la contamination dans le village
Des habitants d'Olmany cartographient la contamination dans le village

Au début du projet, des groupes de villageois intéressés ont été formés. La discussion entre l'équipe ETHOS et ces groupes a permis d'identifier des objectifs prioritaires d'amélioration concrète des conditions de vie dans le village (par exemple diminuer la contamination du lait pour les enfants ou produire de la viande conforme aux normes pour pouvoir la vendre au marché et améliorer les revenus). L'identification de ces objectifs partagés permet de créer des groupes de travail formés de volontaires du village (mères de famille, agriculteurs, professionnels de santé, dosimétristes, professeurs) et de membres de l'équipe ETHOS.

L'investigation des problèmes prioritaires

Différents projets vont être initiés sur la base des objectifs fixés par les habitants. Chaque groupe de travail va investiguer une question pratique :

  • "Comment améliorer la situation radiologique de nos enfants ?" ;
  • "Comment produire du lait “propre“ (non contaminé) ?" ;
  • "Comment permettre à nos enfants de connaître cette situation radiologique pour qu'ils puissent s'orienter ?".

Ces questions vont nécessiter des investigations spécifiques (campagnes de mesure de la qualité radiologique, identification des modes de production et des voies de contamination des produits, etc).

Ces investigations permettent aux participants de passer progressivement d'une situation floue (“C'est très contaminé chez nous“) à une situation caractérisée de façon beaucoup plus fine et contrastée (par exemple, la connaissance de la contamination de chaque pâturage, l'identification de points noirs sur le plan radiologique mais aussi de zones propres).

La recherche de marges de manoeuvre, de voies d'amélioration

Au fur et à mesure que se construit une connaissance fine de la situation relative aux différents problèmes considérés, des marges de manoeuvre apparaissent (par exemple une utilisation sélective du foin en fonction de son niveau de contamination dans la production privée de lait d'hiver). Sur cette base, le groupe construit alors, avec l'aide des membres de l'équipe ETHOS, des stratégies d'amélioration pratique de la qualité radiologique, susceptibles d'être mises en œuvre par les habitants du groupe de travail puis à une échelle plus large.

La mise en oeuvre des projets et l'implication d'acteurs extérieurs au groupe

Les actions possibles supposent également l'intervention de personnes ou d'organisations extérieures au groupe de travail (par exemple la direction du Kolkhoze, le Comité Exécutif du District, une administration nationale, la laiterie voisine, …). La Charte de coopération d'ETHOS permet alors à l'équipe ETHOS de contacter ces personnes et de mener une action de médiation permettant leur contribution aux projets locaux.

Une dynamique s'engage ainsi ente le groupe mobilisé et le projet : au fur et à mesure que le questionnement s'affine, le groupe mobilisé s'étoffe. En retour, les nouveaux acteurs impliqués dans le projet contribuent à l'évolution du questionnement et des objectifs poursuivis ainsi qu'à la construction des actions.

Le dialogue avec des acteurs extérieurs et la contribution de ces acteurs aux projets du groupe font apparaître plus clairement la contribution des chacun, notamment des autorités, à l'amélioration de la situation du point de vue radiologique. En particulier, les effets des actions des autorités deviennent mesurables et vérifiables du fait du développement d'une capacité de mesure radiologique par les acteurs locaux.

Les projets pratiques issus d'ETHOS

Discussions au sein du groupe de travail "Lait" d'ETHOS
Discussions au sein du groupe de travail "Lait" d'ETHOS

Entre 1996 et 1999, 6 projets pratiques ont été mis en œuvre avec les habitants d'Olmany dans le cadre du projet Ethos.

Prise en charge de la sécurité radiologique des enfants par les mères de famille

Afin de répondre à l'inquiétude des mères pour la santé de leurs enfants, un groupe d'une dizaine de mères de famille est créé pour travailler sur la protection des enfants. En effet, si des actions de protection sont mises en œuvre dans le système scolaire, les familles n'ont aucun outil à leur disposition pour construire une démarche de protection à domicile.

Le groupe des mères de famille réalise les actions suivantes avec le soutien de l'équipe Ethos :

  • elles effectuent des mesures de radioactivité dans leur maison,
  • elles identifient les sources de contamination (essentiellement les cendres issues des poêles à bois),
  • elles élaborent une échelle d'irradiation externe permettant de déterminer le comportement à adopter dans chaque lieu (par exemple éviter le séjour ou réduire la durée de séjour) en fonction du débit de dose externe,
  • elles élaborent également une échelle de contamination interne pour adapter le régime alimentaire des enfants en fonction de la contamination des produits,
  • elles réalisent un travail en collaboration avec les médecins du district pour élargir leurs actions au-delà du village.
     
  • Pour en savoir plus : le groupe "Mamans" sur le site web du projet Ethos.

Gestion de la qualité radiologique du lait par les producteurs privés

Le lait constitue une source importante d'exposition pour l'ensemble de la famille et en particulier pour les enfants (pour un enfant, la consommation de lait représente la principale voie de contamination radioactive). Cette problématique a été identifiée dès la première mission de l'équipe Ethos.

L'analyse des mesures faites par la dosimétriste du village montrent que la contamination du lait est très variable : une partie du lait est assez contaminée, voire fortement contaminée (avec des valeurs dépassant 2 000 Bq/L). Le travail avec le groupe "lait" a permis de différencier 2 modes de gestion différents des vaches : gestion en commun par troupeaux en été (pâturages) et gestion individuelle de chaque vache et de son fourrage par son propriétaire en hiver (vaches à l’étable).

Des pistes d'amélioration ont été identifiées avec le groupe pour les 2 modes saisonniers de production de lait. L'évaluation de la contamination des différents pâturages utilisés l'été a permis d'identifier les pâturages qui sont à la source des plus hauts niveaux de contamination et d'obtenir leur remplacement (par les autorités locales avec un soutien du Comité Tchernobyl) par des pâturages ayant bénéficié de contre-mesures limitant l'absorption du césium par l'herbe et son transfert dans le lait. Un travail avec le groupe sur le fourrage a permis de modifier la gestion du fourrage en fonction de son niveau de contamination et de diminuer ainsi la contamination du lait d'hiver.

Gestion de la qualité radiologique et commercialisation de la viande produite dans le circuit privé

Ce projet vise à diminuer la contamination de la viande produite par les producteurs privés d'Olmany. L'objectif poursuivi est double. D'une part, il s'agit de contribuer à réduire la contamination des personnes par voie alimentaire. D'autre part, il s'agit pour les producteurs privés de produire une viande conforme aux normes radiologiques biélorusses afin de pouvoir vendre leur production sur les marchés et améliorer leur revenu.

Avec l'aide de dosimétristes, les producteurs privés ont mesuré la contamination de différents produits alimentaires animaux (viandes diverses, œufs). Une démarche d'investigation est ensuite initiée pour déterminer les causes des problèmes radiologiques identifiés (essentiellement la contamination de la viande de porc) puis des actions d'amélioration sont mises en place.

Enfin, le groupe a également travaillé sur la commercialisation de la viande bovine produite dans le circuit privé.

Pédagogie de la culture pratique de radioprotection

Les programmes éducatifs dans les écoles biélorusses des territoires contaminés comprenaient une formation aux questions radiologiques. Cependant, il s'agissait d'une formation purement théorique qui ne permettait pas aux enfants d'appréhender les problèmes posés dans la vie quotidienne par la contamination de l'environnement.

Une démarche pédagogique a donc été construite avec les enseignants des écoles afin de transmettre aux enfants la culture pratique de radioprotection qui a été progressivement construite avec les groupes d'adultes dans le cadre des autres projets pratiques (comprendre par où passe la contamination dans le village, connaître les aliments et les comportements à risques, …).

Gestion des déchets et prise en charge des questions de long terme

Ce groupe-projet a été initié suite aux mesures de la contamination dans les maisons effectuées dans le cadre du projet de prise en charge de la sécurité radiologique des enfants par les mères de famille. En effet, ces mesures ont permis d'identifier, dans la plupart des maisons, un "point chaud" d'émissions radioactives au niveau des poêles à bois, principal moyen de chauffage des maisons d'Olmany.

Cette concentration de contamination radioactive s'explique par le fait que le bois concentre fortement les radionucléides. Les cendres recueillies dans les poêles à bois pouvaient ainsi atteindre des niveaux de contamination de l'ordre de 40 000 Bq/kg. Ces cendres étaient en outre utilisées comme fertilisants dans les potagers. Cette utilisation des cendres induisait alors une recontamination des sols. Les habitants d'Olmany ont pris conscience qu'ils léguaient ainsi aux générations suivantes une terre dont la contamination augmentait (du fait de leurs pratiques d’épandages des cendres dans les potagers), malgré la décroissance radioactive.

Une réflexion est alors initiée sur les possibilités de mettre en place un système de collecte des cendres.

Atelier vidéo sur les représentations de la contamination

Un travail a été mené avec un groupe d’adolescents du village d'Olmany sur la représentation, à travers des moyens vidéo, de la contamination dans la vie quotidienne. Le groupe a rapidement pris conscience qu'il était impossible de rendre compte du problème en montrant des endroits ou des choses contaminées (la contamination est invisible). Le groupe s’est alors orienté sur un recueil de la mémoire de l’accident de Tchernobyl en réalisant des interviews de personnes qui avaient vécu l'accident, initiant une démarche de mémoire qui s'est poursuivie jusqu'à aujourd'hui, en particulier à travers le volet "éducation et mémoire" du programme CORE (COopération pour la REhabilitation des conditions de vie dans les territoires contaminés de Biélorussie).

Projet ETHOS 2

Le séminaire de Stolyn
Le séminaire de Stolyn

A la demande des administrations biélorusses locales (Comité Exécutif du district de Stolyn) et nationales (Comité Tchernobyl), le projet ETHOS 2 est mis en œuvre en 2000 et 2001 dans cinq villages du district de Stolyn : Bélaoucha, Gorodnaya, Térébéjov, Rétchitsa et Olmany.

L'objectif d'ETHOS 2 est d'étendre l'approche ETHOS à d'autres villages du district en s'appuyant sur les professionnels locaux des villages (dosimétristes, personnel médical, employés de kolkhoze, enseignants). Quatre réseaux de professionnels locaux sont ainsi constitués dans les domaines de la santé, de la pédagogie, de l'agriculture et de la dosimétrie. Ces réseaux ont rassemblé environ 80 personnes.
 Dans les cinq villages participant au projet, ces réseaux de professionnels ont mis en place des projets pratiques en appliquant la méthode développée à travers ETHOS.

Ils ont été soutenus dans cette démarche d'animation et de médiation par plusieurs instituts scientifiques biélorusses qui ont apporté l'expertise technique nécessaire : le Centre Régional de Pinsk pour la Recherche sur la Réhabilitation Radiologique, l'Institut de Recherche Biélorusse en Science des Sols et en Agrochimie et l'Université de Brest (Biélorussie).

Dans le projet ETHOS 2, le rôle de l'équipe d'experts français est différent du rôle joué dans le projet ETHOS. En effet, ils n'ont plus directement un rôle d'animation de projets mais forment et aident les professionnels locaux à animer et mettre en œuvre des projets pratiques dans les villages :

  • l'amélioration de la situation radiologique des enfants et le suivi de leur protection radiologique,
  • la production et la commercialisation de produits alimentaires de bonne qualité radiologique dans le circuit de production privée,
  • le développement d'une culture du risque radiologique pratique au sein de la jeunesse par l'école,
  • le développement de moyens opérationnels de mesure radiologique.

 Le projet ETHOS 2 a montré la faisabilité du transfert de la méthode ETHOS vers des professionnels biélorusses.

Il s'est achevé par l'organisation d'un Séminaire International les 15 et 16 Novembre 2001 à Stolyn en présence des autorités biélorusses et de nombreuses organisations internationales gouvernementales et non gouvernementales. Ce séminaire a permis de faire partager l'expérience des projets ETHOS et ETHOS 2. Une déclaration commune a été adoptée par les participants à l'issue du séminaire. Cette déclaration a débouché sur la préparation (2002-2003) puis la mise en œuvre (à partir d'octobre 2003) d'un cadre de coopération internationale adapté aux enjeux de la réhabilitation des conditions de vie dans les territoires contaminés : le programme CORE.

Les enseignements d'ETHOS dans le domaine de la radioprotection

Des habitants d'Olmany cartographient la contamination dans le village
Des habitants d'Olmany cartographient la contamination dans le village

Le projet Ethos (1996-2001) a permis de développer et de tester une démarche innovante de co- expertise entre la population de collectivités locales biélorusses et des experts.

L'objectif du projet était d'améliorer la protection radiologique des habitants (environ 1 400) du village biélorusse contaminé d'Olmany, puis de 4 autres villages du même district, à travers un engagement actif de la population.

La démarche Ethos a demandé l'établissement d'une relation de confiance entre les experts et les acteurs locaux. Elle a impliqué la mise en place, avec la population, d'un système de contrôle radiologique opérationnel afin de disposer d'informations fiables.

Le projet Ethos a permis d'identifier les liens existant entre la radioactivité mesurée et les pratiques quotidiennes, notamment entre le niveau de contamination de l'alimentation et les expositions internes. Il a alors été possible de mettre en évidence des marges de manoeuvre importantes et des possibilités d'améliorer la situation sur le plan radiologique.

La pérennité d'une telle démarche repose sur la poursuite d'un suivi radiologique opérationnel, mais également sur la surveillance sanitaire des populations et sur la diffusion, y compris auprès des enfants, d'une culture pratique de radioprotection.

La démarche de co-expertise : travailler, dire et faire avec la population

Discussions au sein du groupe de travail "Lait" d'ETHOS
Discussions au sein du groupe de travail "Lait" d'ETHOS

Face aux incertitudes scientifiques sur les effets à long terme des faibles doses et face au manque de connaissances des experts et de la population concernant la situation radiologique locale, la nécessité d'un co-apprentissage et l'idée d'engager une démarche de co-expertise avec la population se sont rapidement imposées.

Dès le lancement du projet, les membres de l'équipe Ethos, confrontés aux interrogations des habitants, se sont rapidement rendu compte des limites d'une position d'experts détenteurs de la connaissance.
 D'abord parce qu'ils étaient conscients de leur propre ignorance de la situation radiologique, des conditions de vie locales et des incertitudes scientifiques relatives aux conséquences sanitaires de la vie au quotidien dans un milieu contaminé.
 Ensuite, parce que les populations attendaient d'eux autre chose que la transmission de connaissances théoriques.

De là est née l'idée d'un co-apprentissage, d'un partage des savoirs avec tous les acteurs concernés, pour construire une expertise commune et chercher ensemble les moyens de résoudre les problèmes.

Cependant, pour déployer une telle démarche, il importe d'établir une confiance mutuelle entre les acteurs. Cela passe d'abord par l'écoute, le dialogue, et donc par la construction d'espaces de rencontre, d'information et d'échange.

La participation des habitants aux campagnes de mesure a grandement contribué à développer la confiance, de même que la recherche d'un langage commun simple pour interpréter les résultats de ces mesures, reposant essentiellement sur la notion de becquerel.

Un contrôle radiologique opérationnel

Un poste de contrôle local
Un poste de contrôle local

La démarche de co-expertise implique de disposer d'informations fiables. Il faut pouvoir contrôler les mesures, les recouper, s'appuyer sur un éventail de mesures de la radioactivité. Pour ce faire, il est nécessaire de mettre en place un contrôle radiologique « opérationnel », pluraliste et structuré en 3 volets :

  • la mesure des débits de dose ambiants ;
  • la mesure de la contamination des aliments ;
  • la mesure de la contamination interne des habitants.

Cet éventail de mesures permet à chaque individu (ou à chaque famille) de faire le lien entre les niveaux de radioactivité mesurés et ses propres pratiques au quotidien (activité agricole, alimentation, loisirs, etc.); entre la qualité radiologique de l'alimentation et son niveau de contamination interne.

Nécessité d'une approche individuelle

 Discussion entre des habitants et la dosimétriste d'Olmany
Discussion entre des habitants et la dosimétriste d'Olmany

Un autre enseignement essentiel du projet Ethos réside dans la nécessitéd'adopter une approche individuelle du problème de la contamination.

En effet, le contrôle radiologique a mis en évidence une très grande hétérogénéité des niveaux de contamination de l'environnement et des personnes. L'approche par les moyennes est donc inappropriée.

Néanmoins, des marges de manoeuvre importantes et des possibilités pour tous les acteurs d'agir pour améliorer la situation existent.
 Les schéma et tableau suivants illustrent bien l'hétérogénéité des niveaux de contamination locale et d'exposition interne, et les marges de manoeuvre existant au niveau du régime alimentaire des enfants :

 

Contamination maximum

Contamination minimum

Aliments

Grammes

Bq/kg

Bq ingérés

Bq/kg

Bq ingérés

Pain

250

60

15

10

2,5

Beurre

10

400

4

30

0,3

Soupe de légumes

300

100

30

10

3

Viande

200

300

60

10

2

Pommes de terre

100

100

10

10

1

100

2000

200

10

1

Confiture de Baies

200

2000

400

100

20

 

Total

719

Total

29,8

Niveaux de contamination des aliments dans la ration alimentaire quotidienne d'un enfant du village d'Olmany (1997-1998)

Normes : des repères pour l'action

Mesure radiologique du lait dans un poste de contrôle local
Mesure radiologique du lait dans un poste de contrôle local

Le travail mené dans le cadre du projet Ethos porte un autre enseignement : il est important pour les acteurs locaux d'envisager les normes, non pas en termes de frontières entre sécurité et danger, mais en termes d'objectifs, de guides pour l'action au quotidien dans une perspective de diminution de l'exposition radiologique.

Il n'est pas suffisant de savoir si un produit, une situation d'exposition, etc. respecte ou non la norme, il faut également connaître la valeur de la mesure de radioactivité et pouvoir la situer par rapport à des points de repère qui font sens pour les acteurs locaux. Ces points de repère sont notamment les normes existantes, mais aussi les niveaux d'exposition naturels ou les normes en vigueur hors situations de crise.

Il est alors possible d'identifier des marges de manœuvre et de construire des stratégies d'amélioration, y compris lorsque la situation satisfait les normes.

Le développement d'une culture pratique de radioprotection

Un poste de contrôle local
Un poste de contrôle local

L'implication de la population dans les opérations de mesure et dans le pilotage de leur situation personnelle a progressivement débouché sur le développement d'une culture pratique de radioprotection.

Cette culture pratique de radioprotection repose sur 2 éléments clés.

Le premier est un ensemble de savoirs élémentaires concernant les différents mécanismes à travers lesquels les personnes se trouvent exposées à une contamination de l'environnement.

Le second élément est un accès direct à des moyens pratiques de mesure et d'interprétation des niveaux de contamination de l'environnement, des produits alimentaires et du corps humain. Cet accès direct à la mesure radiologique permet aux acteurs locaux de construire une connaissance pratique précise de la contamination de leur environnement et des voies d'exposition des personnes. Cette connaissance constitue alors une ressource pour l'action en permettant d'identifier des marges de manoeuvres pour améliorer la situation locale.

Au-delà de la mise en place d'un système de suivi radiologique opérationnel, cette culture pratique de radioprotection, dont l'objectif principal est l'amélioration de la santé des individus, doit être articulée avec la surveillance sanitaire des populations. Elle doit également passer par l'éducation des enfants afin d'être transmise d'une génération à l'autre, en particulier celles qui n'ont pas vécu l'accident.

Les enseignements du projet ETHOS dans le domaine agricole

Carte du district de Tchetchersk
Contamination du district de Tchetchersk en césium 137

Le premier projet Ethos (1996-1999) a été mis en oeuvre à Olmany, un village du district biélorusse contaminé de Stolyn (dans le sud-ouest de la Biélorussie).

Le projet Ethos 2 (1999-2001) a permis de poursuivre la démarche initiée à Olmany et de l'étendre à 4 autres villages du même district.

Dans ce district rural, l'alimentation représentait le problème le plus préoccupant pour les populations, car elle constituait le principal facteur d'exposition interne à la radioactivité.

Le travail mené avec les populations au cours des projets Ethos et Ethos 2 a permis de cerner les principaux enjeux agricoles et alimentaires dans le contexte biélorusse.

Ces projets ont permis de bâtir des modes d'intervention permettant d'impliquer les acteurs du territoire (habitants, agriculteurs privés, fermes collectives publiques…) dans la construction de projets en partenariat avec des experts.

Les problèmes posés par la contamination radioactive dans le domaine alimentaire et agricole

Labour à Olmany
Labour à Olmany

La démarche Ethos a conduit à constater qu'une contamination radioactive durable d'un territoire perturbe l'ensemble du cycle de l'alimentation aux niveaux :

  • de la sphère économique nationale et internationale ;
  • des différentes filières agroalimentaires ;
  • de la parcelle cultivée ;
  • et, pour chaque famille, dans la gestion de l'alimentation au quotidien.
     

De plus, les impacts de la situation post-accidentelle à ces différents niveaux sont liés. Ainsi, les difficultés de l'agriculture et de l'alimentation dans la sphère nationale et internationale affectent fortement le niveau territorial (déqualification du territoire et de ses productions, dégradation de la valeur marchande des productions agricoles et des conditions d'accès au marché, …).

 Un soutien étatique aux fermes collectives

La réponse apportée par les autorités soviétiques puis biélorusses à la crise agricole provoquée par la contamination de vastes portions du territoire (plus d'un million d'hectares contaminés par le Césium 137 et environ 500 000 d'hectares contaminés par le Strontium 90) a consisté à faire arrêter la production privée et à concentrer ses efforts sur le système public des fermes collectives (kolkhozes et sovkhozes) administré par l'Etat.
Ces fermes collectives ont bénéficié du soutien technique (mise en oeuvre de contre-mesures agricoles) et financier de l'Etat.

En complément, un système de normes de contamination et de contrôle systématique de la qualité radiologique des produits alimentaires mis sur le marché a été mis en place.

Cette stratégie est cependant confrontée à 2 difficultés importantes :

  • Le système agricole public a un coût de fonctionnement élevé, dans un contexte d'échanges dégradé (difficulté d'accès aux marchés d'exportation).
     
  • Ce système est opérant à l'échelle de la sphère économique nationale (dans un contexte de faible concurrence sur le marché alimentaire intérieur), des filières alimentaires et du circuit alimentaire commercial. Cependant, il n'atteint pas les échanges de proximité, l'agriculture de subsistance et la sphère alimentaire familiale. Or, dans les années 1990, face aux difficultés économiques croissantes et au coût élevé de la nourriture dans le circuit commercial, les habitants des territoires contaminés ruraux reprennent massivement une petite activité agricole privée à des fins de subsistance et recourent aux produits de la forêt, souvent fortement contaminés.
     

Dans ce contexte, le projet Ethos a été amené à répondre à 2 défis dans le domaine alimentaire et agricole :

  • Comment les agriculteurs privés peuvent-ils appréhender la situation radiologique de leur lopin et de leurs productions et trouver des marges d'amélioration pour réduire la contamination de leurs productions ?
     
  • Comment les familles de territoires ruraux contaminés peuvent-elles maîtriser leur alimentation ?

Au-delà de la gestion par la norme : un pilotage de la qualité de l'alimentation et de la production

Un agriculteur du district de Stolyn
Un agriculteur du district de Stolyn

Au niveau local, dans un contexte où une part importante de l'alimentation des personnes est issue de l'autoproduction et des échanges de proximité, le système de gestion national constitue un cadre technique, réglementaire et économique nécessaire mais non suffisant.

En effet, lorsque l'alimentation repose principalement sur la consommation de produits locaux, voire sur la production propre des familles, le problème qui se pose de leur point de vue est de réduire autant que possible la contamination de l'alimentation, en allant éventuellement plus loin que le niveau exigé par les normes.

Au niveau local, l'alimentation de la famille est clairement perçue comme relevant de la responsabilité de chacun. La qualité de l'alimentation est toutefois le résultat de processus complexes qui concernent de multiples acteurs : les individus et les familles, les acteurs économiques de l'agriculture et de l'alimentation, les autorités locales, les experts, … L'amélioration de la qualité de l'alimentation nécessite dans ce cadre la construction d'actions communes par ces différents acteurs (par exemple, à Olmany, une amélioration significative de la qualité du lait a été obtenue grâce à des actions convergentes des habitants, du kolkhoze et des autorités).

 Un pilotage territorial de la qualité de l'agriculture

Pour ce faire, il est nécessaire que chacun puisse construire une compréhension de sa situation propre (concentration des radionucléides dans l'environnement, dans les diverses productions agricoles et dans les aliments), ce qui suppose en premier lieu un accès direct à des moyens de mesure de la radioactivité.

Il est également nécessaire de mettre en place, au niveau local, un pilotage de la qualité de l'agriculture et de l'alimentation par les divers acteurs du territoire en patrimoine commun.

Le projet Ethos a montré qu'il était possible de mobiliser les acteurs locaux et de construire progressivement les conditions et moyens d'un pilotage territorial de la qualité de l'agriculture et de l'alimentation à travers des projets tangibles (projets sur la qualité du lait, de la viande, de la production de pommes de terre).

A travers eux, les différents acteurs du territoire :

  • construisent progressivement une compréhension individuelle et commune de la situation de contamination et des problèmes complexes qu'elle engendre dans le champ de l'agriculture et de l'alimentation,
  • identifient, expérimentent et développent des voies d'amélioration de la qualité des productions agricoles et de l'alimentation.

Construire un accès pratique et effectif à l'information avec les producteurs et les consommateurs de produits alimentaires

Tri de la récolte de pommes de terre dans un village du district de Stolyn
Tri de la récolte de pommes de terre dans un village du district de Stolyn

La construction d'une compréhension individuelle et collective des problèmes posés par la contamination dans le domaine alimentaire et agricole nécessite avant tout un accès de chaque acteur aux informations pertinentes dans son propre contexte.

Au niveau local, ces informations sont détenues par différents acteurs :

  • Certains effectuent des mesures : les dosimétristes mesurent la contamination des produits alimentaires pour l'homme et le bétail, les vétérinaires la contamination interne du bétail, les médecins celle des personnes ;
  • d'autres possèdent des informations nécessaires à la compréhension de la situation locale sur le plan radiologique ;
  • lLes producteurs connaissent l'origine de la nourriture donnée au bétail (foin, pâturages, …), les familles connaissent quant à elles l'origine des produits alimentaires consommés dans le foyer, etc.

 La coopération

Les projets Ethos et Ethos 2 ont montré que la construction de stratégies visant à réduire la contamination des produits agricoles nécessitait une coopération entre ces différents acteurs. Un éleveur a par exemple besoin, pour piloter la qualité radiologique de sa production de lait ou de viande, d'une information fiable sur le niveau de contamination des pâturages et du foin, apportée par le dosimétriste, ainsi que d'une mesure de la contamination interne de son bétail (réalisée par le vétérinaire du kolkhoze).

La mise en commun des informations entre les divers acteurs locaux permet à ces informations de prendre sens et d'alimenter la construction d'une compréhension fine, au niveau local, des problèmes posés par la contamination et de leurs causes. En effet, les mesures radiologiques effectuées (mesures des sols, des produits, de la contamination corporelle des personnes, …) sont replacées dans le contexte local et peuvent ainsi être interprétées.

 La fiabilité des informations

De plus, afin que les informations restent fiables, il est nécessaire de les renouveler régulièrement. En effet, les radionucléides circulent en permanence dans l'environnement à la fois du fait des activités humaines et du fonctionnement des écosystèmes. De nouvelles questions sur la situation radiologique émergent ainsi au fur et à mesure de l'évolution du contexte local. Par exemple, en 2001, suite à des inondations dans les villages de Belaoucha et Terebejov, la question d'une possible recontamination des pâturages s'est posée.

Enfin, la démarche Ethos a expérimenté des modes de production des informations et des connaissances (en particulier les mesures de la contamination des produits, de l'environnement, …) où les acteurs locaux jouent un rôle actif et central. Les experts apportent alors un soutien technique et stratégique dans un dispositif guidé par les objectifs et les projets des acteurs locaux.

Des outils d'évaluation et de gestion des ressources agricoles (pâturages, fourrages, ferrocine) ont ainsi été construits avec les acteurs locaux :

  • méthodes de mesure de la contamination,
  • procédures de restitution graphiques des résultats pour faciliter l'interprétation,
  • méthodes d'optimisation des ressources disponibles, …

Ces modes de construction des informations sur la situation locale augmentent la richesse et la précision de ces informations et renforcent leur fiabilité aux yeux des populations et des professionnels locaux (en particulier les agriculteurs). Les connaissances produites contribuent alors avec une efficacité plus grande à la construction des projets des acteurs locaux.

Explorer des voies d'amélioration à travers une démarche expérimentale menée par les agriculteurs

Bleu de prusse administré à une vache
Bleu de prusse administré à une vache

L'expérimentation occupe une place importante dans les projets agricoles menés dans le cadre d‘Ethos et Ethos 2 (concernant la production de lait, de viande et de pommes de terre). En effet, les agriculteurs ont pu tester sur un périmètre réduit (un petit groupe de personnes ou une parcelle de terrain expérimentale) de nouveaux modes de gestion des ressources ou de nouvelles techniques, avec l'aide d'experts radioprotectionistes et agronomes.

Les agriculteurs ont ainsi pu mesurer l'efficacité des techniques expérimentées et choisir la solution la mieux adaptée à leur situation économique, environnementale, etc., avant de la mettre en oeuvre à plus grande échelle.

Les discussions et les échanges d'information au sein du groupe engagé dans un même projet agricole ont permis à chaque agriculteur de tirer parti de l'expérience de l'ensemble des membres du groupe et de renforcer la fiabilité des solutions choisies.

Extraits du témoignage du Pr. Iossif Bogdevitch, Directeur de l'Institut de Recherche Biélorusse en Sciences des Sols et Agrochimie (BRISSA), partenaire du projet Ethos

L'évacuation des populations autour de la centrale nucléaire de Tchernobyl

"Au moment de l'accident de Tchernobyl (1986), il existait une conception d'après laquelle il fallait évacuer les habitants qui pouvaient recevoir la dose de 500 mSv/an. Au début, on a déterminé une zone de 10 km autour de la centrale. Le 4 mai, l'évacuation de cette zone (50 localités avec 11 000 habitants) a été achevée.
 Mais à ce moment-là les autorités demandent d'évacuer les personnes ayant reçu une dose qui dépassait 100 mSv/an. La zone d'exclusion a alors été élargie à un rayon de 30 km. (…)
 Ensuite, vers la fin août, les autorités ont élaboré une troisième conception, d'après laquelle il fallait évacuer ceux qui risquaient de recevoir une dose de plus de 20 mSv. (…)
 Au total, 470 localités ont été relogées en Biélorussie, soit 130 000 personnes. 200 000 personnes de plus sont parties de leur propre chef (…)
 En Biélorussie, il n'y avait pas de plan d'action détaillé en cas d'accident. Tchernobyl est en Ukraine, mais les vents soufflaient du côté biélorusse. En conséquence, de 50 à 70 % de rejets se sont déposés sur le territoire biélorusse (…)

 Les pathologies de la thyroïde

(…) La Biélorussie est un pays où il y a très peu d'iode dans les sols, dans les produits d'alimentation. Il y a eu des endroits où les dépôts d'iode radioactif atteignaient 500 à 1 000 Curies/km² (soit 18,5 à 37 TBq/km²), et ces quantités-là ont eu un effet important car l'iode a été très activement absorbée par la thyroïde à cause d'un déficit d'iode stable. (…) Ces effets de l'iode se font sentir jusqu'à présent dans la population. Mais on a reconnu cette influence seulement après 1991.

 La contamination des sols

Le Césium a contaminé 23% du territoire, le Strontium en a contaminé 10% (…). On a travaillé surtout sur le Césium et le Strontium, puisque cela concerne les produits alimentaires, qu'il y a un transfert des sols vers l'alimentation. (…)
 Tout de suite après l'accident, nous sommes partis pour faire des prélèvements pour voir comment change la teneur en Césium et en Strontium en fonction de la distance par rapport à Tchernobyl. Nous avons organisé 2 groupes de travail. (…) Il s'est révélé que les spécialistes de l'Institut des recherches nucléaires prélevaient de la terre en surface pour remplir le récipient de Marinel, alors que nous enfoncions des bacs métalliques pour collecter le sol sur une vingtaine de cm de profondeur. (…). Et la différence entre nous était de l'ordre d'un facteur 10. Voilà pourquoi il est très important que la méthodologie soit développée avant le travail, qu'elle soit testée, que ce soit la même méthode pour tous.

 Les contre-mesures

(…) Tout de suite s'est posée la question du relogement des populations… Puis, ce furent des interdictions :
 - d'utiliser les terres hautement contaminées,
 - de produire des denrées qui concentrent fortement les radionucléides,
 - d'abattre des bovins.
 Parallèlement, l'utilisation d'amendements contaminés pour la fertilisation fut limitée, et le chaulage et la fertilisation des sols par le phosphore et le potassium ont été développés. Les animaux reçurent une alimentation propre pendant 1,5 mois avant abattage. (…) La préparation d'ensilage de maïs permit d'éviter d'utiliser du foin (…)

 Tchernobyl, 20 ans après

Les contre-mesures ont été efficaces. Le flux de Césium 137 dans la chaîne alimentaire a été réduit de plus de 12 fois ; celui de Strontium 90 de 3 fois. (…). Dans la plupart des terres, le niveau optimal de réactivité des sols, concernant le potassium, est atteint et maintenu. (…)
 Cependant, il reste des pressions, des tensions sur le lait et sur la qualité des produits alimentaires, notamment les céréales. De plus, il y a des signes d'une dégradation dangereuse de la fertilité des sols dans de nombreux districts (…) On ne peut pas ignorer le faible niveau de revenu des populations rurales. Et pour l'Etat, nous ne pouvons que constater le manque de ressources financières (…)

 Conclusions

  1. L'application des contre-mesures doit être prioritairement dirigée vers les parcelles et les fermes privées (…) L'amélioration radicale et de surface des prairies est efficace, conduisant à une forte diminution du transfert de césium et à une augmentation de la performance économique. Le bleu de Prusse est également efficace pour la diminution du césium ingéré. (…)
  2. L'amélioration de la fertilité avec le chaulage, l'amendement et l'application de NPK (Azote-Phosphore-Potassium) sont les mesures de base dans la gestion de long terme. (…)
  3. Les techniques modernes pour les pommes de terre et les légumes des parcelles privées ont un grand impact social. (…)
  4. Cultiver et transformer le colza permet des gains issus de la production d'huile sans radionucléides. (…)''

Témoignage du Pr. Igor Rolevitch, ancien Vice-ministre des situations d'urgences et de la protection des populations contre les conséquences de la catastrophe de Tchernobyl

Igor Rolevitch est médecin, Professeur et Directeur de la Chaire d'Ecologie de l'Université Nationale Technique de Biélorussie. Il a été fortement impliqué dans la gestion de la situation post-accidentelle biélorusse dès les premiers jours qui ont suivi l'accident de Tchernobyl, tout d'abord en tant que liquidateur dans le district de Braguin, puis comme Directeur adjoint de l'Institut de Radiobiologie et de radioécologie de l'Académie Nationale des Sciences de Biélorussie de 1986 à 1992, et enfin comme Vice-ministre des situations d'urgences et de la protection des populations contre les conséquences de la catastrophe de Tchernobyl de 1993 à 2000. Interviewé par Gilles Hériard Dubreuil lors du 2ème séminaire PAREX, il évoque la genèse du dispositif de gestion post-accidentelle et des lois biélorusses de 1991.

Le parcours d'Igor Rolevitch

Igor Rolévitch
Quelques mots sur mon parcours. J'ai commencé mon travail sur les problèmes de la sécurité radiologique à partir de 1960. J'ai commencé ce travail comme étudiant puis, en 1962, après avoir terminé mes études à l'Institut de médecine de Minsk, j'ai commencé à travailler à l'Institut de cancérologie et de radiologie médicale où j'ai continué mes travaux de recherche jusqu'au doctorat. En 1968 et en 1982 j'ai soutenu deux thèses – de « candidat » et de doctorat. A partir de 1970 jusqu'à 1978 j'ai travaillé pour la défense de la République de Biélorussie. J'ai travaillé en particulier sur la question de la protection radiologique des armées contre les armes de destruction massive (nucléaires, chimiques, biologiques, thermiques, …)
 
Après l'accident de Tchernobyl j'ai été mobilisé sur la gestion des conséquences de l'accident et j'ai cessé de travailler pour la défense. En 1986 je me suis rendu deux fois à la Centrale de Tchernobyl, en mai et en juillet, et j'y ai passé à chaque fois une quinzaine de jours. Ma tâche principale était d'évaluer la situation radiologique et les doses reçues par la population, et d'avancer des propositions dans le domaine de la protection des populations. A partir de 1987 j'ai travaillé à l'Académie des sciences de Biélorussie comme Vice-directeur de l'Institut de radiobiologie, responsable du domaine de la recherche. A partir de 1991 je suis passé à l'Institut de radio-écologie de l'Académie des sciences, où j'ai occupé également le poste de Vice-directeur responsable des problèmes radio-écologiques.
 
En 1992, je suis devenu Vice-président du Comité Tchernobyl de Biélorussie. En 1996 je suis devenu premier Vice-ministre des situations d'urgence et de la protection des populations des conséquences de l'accident de Tchernobyl. Depuis 2003, je suis le professeur titulaire à la chaire de l'Institut National technique de Biélorussie. Je suis auteur de plus de 200 ouvrages scientifiques et de 15 monographies.
 
A partir de 1987 j'ai accompagné les experts de l'AIEA qui ont effectué une expertise de la situation radio-écologique en Biélorussie à la demande de Mikhaïl Gorbatchev. En 1988 j'ai fait partie de la Commission qui travaillait à l'échelle de l'Union Soviétique sur la conception du logement dans les territoires contaminés. J'ai pris une part active dans la préparation des textes des deux lois sur le statut des territoires contaminés et sur la protection sociale des populations. En 1994 j'ai fait un rapport au Parlement biélorusse sur la loi concernant la protection radio-écologique des populations. J'ai pris une part active dans la mise en place des programmes d'Etat d'après lesquels travaillaient le Ministère des situations d'urgence et le Comité Tchernobyl. En faisant une analysant rétrospectivement mon propre travail celui de mes collègues, je voudrais dire que, bien sûr, tout n'a pas bien marché et il y a eu nombre d'erreurs. Mais l'essentiel, c'est que nous avons voulu aider les gens.

 

L'élaboration de la doctrine post-accidentelle dans le contexte de l'URSS puis de la Biélorussie.

Gilles Hériard Dubreuil
Pourriez-vous nous dire comment la gestion post-accidentelle s'organise, dans la période qui précède l'indépendance de la Biélorussie, entre la Biélorussie, d'une part, et les autorités soviétiques, d'autre part ?
 
Igor Rolévitch
Juste après l'accident une Commission d'Etat a été créée, présidée par l'Académicien Légassov. En Biélorussie et en Ukraine des Commissions républicaines ont également été créées, présidées par le vice-président du Conseil des Ministres. Tous les Ministres du gouvernement étaient rattachés à cette Commission et nous pouvions résoudre de façon opérationnelle tous les problèmes qui se posaient au niveau de la République.
 
Mais, lorsqu'un pays est très vaste, toute la science se développe dans la capitale. Les meilleurs cadres partent à Moscou. L'Institut de biophysique dirigé par l'académicien Ilyine se trouvait à Moscou, à cette période où l'on créait des armes nucléaires. Son objectif était d'étudier les effets des expositions sur l'homme. En Biélorussie la science radiologique n'existait pas comme telle. Je travaillais en Biélorussie, mais j'allais à Moscou avec mes rapports. Tous mes programmes devaient être confirmés à Moscou, je recevais mon financement de Moscou, etc.
 
A cette période ce n'était pas mal, mais lorsque nous avons créé notre propre Commissions à l'échelle de la Biélorussie, lorsque ces Commissions nous faisaient venir et demandaient à nous, les chercheurs, de leur donner des propositions à ce sujet, je leur réponds que je n'avais plus rien, que j'avais tout envoyé à Moscou. Alors les autorités ont commencé à être mécontentes au niveau de Minsk. Nous avons commencé à créer des instituts scientifiques et à rassembler des données au niveau de la Biélorussie. Deux instituts de recherche ont été créés près l'Académie des sciences de Biélorussie : l'Institut de radiobiologie en 1987, et l'Institut des problèmes radio-écologiques en 1988. Dans le système du Ministère de la Santé on a créé l'Institut de médecine radiationnelle et l'Institut d'endocrinologie à Minsk et leurs filiales dans les villes de Gomel, qui était la plus contaminée, à Moguilev aussi, dans la zone contaminée, ainsi qu'à Vitebsk, qui se trouve dans la région la plus propre, mais il y a eu des relogements massifs dans cette région. Un Institut de radiologie agricole a aussi été créé en 1987. Ainsi, nous avons accumulé en Biélorussie, et pas à Moscou, toutes les données sur la santé. En même temps, l'Institut d'hydro-météorologie qui a fait beaucoup de mesures des eaux, des sols et de l'air, a aussi créé et alimenté sa propre banque des données.
 
En 1990 le Parlement biélorusse a trouvé le travail de la Commission républicaine biélorusse insatisfaisant et a adopté la décision de former un Comité d'Etat sur les problèmes liés à Tchernobyl. Ce Comité Tchernobyl a été présidé par Ivan Albinovitch Kenik. J'étais son adjoint. Cette décision a été prise notamment dans la perspective de la mise en place des lois post-accidentelles biélorusses qui seront votées en 1991. Nous avions commencé à travailler sur ces lois, en particulier la loi sur le statut des territoires, à partir de 1988.
Les territoires qui, d'après la loi, ont reçu le statut de territoire contaminé étaient ceux où le niveau conventionnel de Césium était supérieur à 1 Ci/km² (soit 37 kBq/m²). Une des principales raisons de ce choix était la présence en Biélorussie, avant l'accident de Tchernobyl, de taches de contamination. Elles avaient pour origine, d'une part, l'activité de la Centrale de Tchernobyl avant l'accident et, d'autre part, des essais nucléaires. Mais tout ceci ne dépassait pas 1 Ci par km². Outre le zonage lui-même, la loi a déterminé ce qui devait être fait dans chaque zone.
 
On a critiqué, sans doute à raison, le fait que ce zonage a été effectué d'après la densité de la contamination des sols. Mais, dans cette période, nous ne savions pas encore quelle était la dose reçue par les populations. Dans notre travail, nous nous avons tenu compte des doses externes, mais aussi des doses internes. Tous les trois ans nous créions un registre des doses reçues par les populations vivant dans les territoires contaminés. Ce registre incluait les doses d'exposition externe et les doses de contamination interne venant des produits comme le lait, la viande et les légumes. Il y a eu une discussion, il y a eu des hésitations. Pour créer ces registres, nous identifiions un groupe critique de personnes, qui avaient les doses les plus élevées. C'étaient des agriculteurs, des forestiers et d'autres. D'autres populations venaient derrière, avec des doses inférieures. Mais nous nous orientions sur le seuil supérieur, sur ceux qui recevaient le plus de contamination. Ce registre a été réédité tous les trois ans, puis, ultérieurement, tous les cinq ans. Les données du registre étaient fournies par l'Institut d'hydro-météorologie, qui contrôlait la contamination de l'air, des sols et des eaux et les données des stations sanitaires et épidémiologiques du Ministère de la Santé. Ces stations contrôlaient les produits issus du circuit privé. Elles portaient sur leurs registres toutes les données concernant les mesures de ces produits, et nous avons utilisé les valeurs maximales de ces registres pour déterminer les doses.
 
Le zonage a également été révisé plusieurs fois. En effet, environ 3% du Césium 137 des sols se désintègrent chaque année, et il existe de plus une migration horizontale et verticale des nucléides. La zone de contamination des sols supérieure à 1 Ci/km² (ou à 37 kBq/km²), se déplace donc progressivement. Les révisions du zonage ont été une source de stress pour la population car le fait de sortir d'une zone considérée comme contaminée impactait les avantages sociaux et les compensation financières dont la population pouvait bénéficier. La dernière révision de ce registre a ainsi fait sortir 200 localités de la zone contaminée. Les compensations financières, que les gens appelaient « la prime du cercueil » étaient toutefois relativement faibles. Elles étaient en effet calculées à partir du niveau de salaire minimum et équivalaient à 2 ou 3 salaires minimaux suivant la zone. Malgré tout, les gens qui bénéficiaient de ces compensations et d'avantages divers ne voulaient pas les perdre.
 
La loi sur la protection sociale des citoyens avait pour principe que l'Etat prenait en charge les problèmes des gens ayant souffert de l'accident. Mais vous comprenez bien que cela ne puisse pas durer éternellement. Lorsqu'il y avait encore l'Union Soviétique, la Biélorussie recevait de l'Union des fonds importants. Cela nous a permis de construire beaucoup d'appartements pour les personnes relogées, de mettre en place beaucoup d'avantages sociaux. Mais petit à petit l'apport de fonds provenant de l'URSS s'est amenuisé et le poids de la gestion des conséquences de l'accident de Tchernobyl s'est concentré sur le budget de la seule Biélorussie, et ce n'est pas 10%, mais seulement 5% du budget biélorusse qui pouvait être dépensé à ces fins.
 
La mise en place de ce système de compensations et d'avantages sociaux a eu également des effets pervers : cela a renforcé la dépendance des personnes vis-à-vis de l'Etat et a placé les populations dans une posture passive. J'ai pris part à la préparation de cette loi et je me suis prononcé de façon catégorique contre ce système de compensations. Ma position était qu'il fallait donner un capital à la personne. Suivant le degré de dommage qu'elle avait subi, cela pouvait être 5, 10, 20 ou 50 milliers de dollars. Chaque personne devait recevoir un tel capital et réfléchir à ce qu'elle voulait faire de cet argent. Si les gens l'avaient voulu, ils auraient ainsi pu acheter un appartement à Moscou, à Minsk, à Kiev, ou bien faire aménager leur terrain, enlever les couches de terre, faire changer leur toit, etc. Chaque personne aurait ainsi été libre dans ses choix. Ce dont chacun avait besoin, il devait le faire de ses propres mains et il devait prendre des décisions autonomes. Mais à cette époque on m'a dit : « Tais-toi, nous allons tirer plus d'argent de Moscou qu'avec ce que tu proposes ».

 

Les problèmes émergents lors de la préparation des lois post-accidentelles

Gilles Hériard Dubreuil
Pourriez-vous nous dire comment les pouvoirs publics de la République biélorusse, ont construit leur expertise, leur compréhension de la situation et quelles sont les conclusions auxquelles vous êtes arrivés ? Quel était le principal problème que vous voyez émerger au moment où vous êtes en train de préparer ces lois post-accidentelles ?
 
Igor Rolévitch
Tout d'abord, il fallait rassembler des données et bien comprendre la situation radiologique. Vous savez, sans doute que, même à la centrale de Tchernobyl, il n'y avait qu'un seul dosimètre qui se trouvait à l'étage. Au moment de l'accident, la porte de ce local a été bloquée, et les données de ce dosimètre étaient inaccessibles. Nous sommes venus à la centrale de Tchernobyl le troisième ou le quatrième jour après l'accident, en amenant notre équipement. Vers le 10 mai nous avons fait une carte de la contamination du territoire biélorusse en fonction de la dose d'exposition externe. Nous avons fait beaucoup de mesures des échantillons des sols, des eaux et, vers la fin de l'année 1986, nous avons fait une carte de la contamination des sols en Césium 137. L'année suivante, nous avons fait une carte pour le strontium 90 et, vers la fin de l'année 1988, une carte du plutonium. Il est difficile de détecter le plutonium, c'est un travail très compliqué.
 
Progressivement nous avons mis en place en Biélorussie un système de contrôle radiologique, qui comprenait le contrôle de la contamination de l'air, des sols et des eaux. Nous avons conclu que nous pouvions déterminer quelle était la nature des radionucléides, et en quelle quantité ils avaient été rejetés. La situation de contamination de l'environnement suite à Tchernobyl est particulière. Tout d'abord, c'est un grand territoire qui a été touché. De plus, cette contamination n'est pas homogène et prend la forme de taches. Après les rejets de radionucléides dans l'atmosphère, il y a eu des précipitations qui ont ramené ces radionucléides vers le sol, et des taches de contamination se sont créées là où il a plu. Les cartes qui ont été faites au cours de la préparation des lois et ont permis de déterminer le zonage du territoire ont étaient faites sur des données moyennes. Nous traitions des échantillons par le procédé de l'enveloppe. Nous prélevions cinq échantillons à différents endroits et nous faisions la moyenne. Parfois une rue du village était propre et l'autre était contaminée. Les uns pouvaient donc avoir des faveurs, des compensations, et les autres non.
 
J'ai dit qu'à partir de 1990 on a créé un Comité d'Etat pour les affaires Tchernobyliennes. Il était dirigé par Ivan A. Kenik, qui avait auparavant dirigé le ministère de la construction. Le Comité Tchernobyl était un organisme public qui s'occupait de la préparation des lois adoptées en 1991 et de l'élaboration du programme d'Etat post-accidentel. Ce programme a commencé à être préparé dès 1989. Il contenait une quinzaine de chapitres, mais l'accent principal était mis sur le relogement. Au cours de cette période on a fait reloger environ 130 000 personnes. Il faut toutefois distinguer le relogement et l'évacuation. L'évacuation des populations a eu lieu en mai 1986 dans 107 localités (soit un total de 24 700 personnes). C'était une mesure obligatoire, d'abord nous avons évacué les personnes se trouvant dans la zone des 10 km autour de la centrale de Tchernobyl, puis ceux s trouvant dans la zone des 30 km. L'AIEA a reconnu que, grâce à cette démarche, nous avons réduit à zéro les effets déterministes et nous avons réduit autant que possible les effets stochastiques.
 
Mais le relogement ultérieur a provoqué des débats parce que c'est une mesure qui coûte cher. Au début, il nous semblait que cela permettait de lever le stress, que les gens voulaient partir. Donc, on relogeait les gens. A Minsk, deux quartiers ont accueilli des relogés, à Kiev également, et la même chose dans les centres des districts. Puis nous nous sommes posés la question suivante : pourquoi les habitants des villages qui sont habitués à vivre à la campagne, sont-ils emmenés en ville ? C'est un grand stress pour eux. Alors si une personne avait une maison au village, on lui donnait une maison équivalente dans un autre village.
 
Au cours de ces relogements massifs, on ne développait pas l'infrastructure des villages qui devaient être relogés, puisque nous étions sur une logique dans laquelle les gens devaient partir. L'infrastructure était développée seulement dans les territoires où ils devaient rester. Hier nous avons évoqué le village d'Olmany où un très bon travail a été fait. Ce village est situé dans les marais de Polessié. C'étaient des paysans oubliés de Dieu, qui vivaient au fin fond de Biélorussie, il n'y avait ni bonne route ni rien. Et juste après l'accident nous avons construit une très bonne route goudronnée, nous avons construit un hôpital dans ce village, et les gens ont tout de suite renoncé au relogement. Ils posaient la question : « Pourquoi devrions-nous partir alors que maintenant la vie s'est améliorée dans ce village ? ».

 

La situation biélorusse en 2005

Gilles Hériard Dubreuil
Quel est votre regard sur la situation actuelle en Biélorussie, presque 20 ans après la catastrophe de Tchernobyl ?
 
Igor Rolévitch
Les Français ont très bien travaillé avec les populations au cours du projet ETHOS, ils mesuraient le lait, ils leur proposaient où mener paître leur vache, que faire avec les cendres. Et il faut dire que nos fours dans les maisons de campagne, quand on mesurait le césium, on trouvait de très fortes doses. Il y avait donc des problèmes. Maintenant il reste toujours beaucoup de problèmes. Aujourd'hui nous sommes passés au troisième stade : il y a eu la période accidentelle, post-accidentelle, maintenant c'est la période de réhabilitation. Les deux tiers des doses reçues par les habitants viennent des produits alimentaires. Si nous avons eu raison du césium, en ce qui concerne le Strontium, nous ne savons pas quoi faire. Ce dernier ne suit aucune loi. Avec le temps, la contamination des aliments en strontium ne fait qu'augmenter. L'américium vient de faire son apparition et il nous pose aussi beaucoup de problèmes, car on ne sait pas non plus que faire.
 
Je pense que la période actuelle doit se caractériser par le fait qu'il faut renoncer à une approche centralisée, il faut développer une approche individualisée, penser à chaque localité et donner la possibilité aux gens de résoudre eux-mêmes leurs problèmes. Il faut leur donner une information objective, dire quelle est la situation avec les produits d'alimentation, leur dire : « Vous avez de la contamination dans les champs, dans les prés, en forêt, réfléchissons ensemble », c'est-à-dire que l'initiative doit aller du bas en haut pour résoudre ces problèmes.
 
 
Propos recueillis lors du 2ème séminaire PAREX, le 15 novembre 2005