Témoignage de Jacques Lochard, directeur du Centre d'étude sur l'Evaluation de la Protection dans le domaine Nucléaire (CEPN)

Jacques Lochard, expert en radioprotection, a participé, à partir de 1990, à des missions d'étude puis à des projets de réhabilitation des conditions de vie dans les territoires contaminés par l'accident de Tchernobyl.
Il tire les enseignements personnels et professionnels de 15 années d'action dans les territoires contaminés par l'accident de Tchernobyl.

« Mon implication dans la gestion des conséquences de l'accident de Tchernobyl ne remonte pas à 1986 comme on pourrait s'y attendre. Au moment de la catastrophe, je me trouve dans la situation de la plupart des citoyens français.

On discute beaucoup entre amis, en famille, on s'interroge, on s'inquiète un peu. Du côté des professionnels de la radioprotection, règne une certaine effervescence.

Dans les jours qui suivent l'accident, avec mes collègues, nous traquons l'information auprès de nos confrères des centres nucléaires français, nous nous risquons à quelques calculs, à quelques estimations. Par ailleurs, l'accident de Tchernobyl était considéré à l'époque comme un problème relevant de la sûreté nucléaire, et la sûreté nucléaire n'était pas dans le champ d'expertise du CEPN ».

Un grand bouleversement

« En 1990, le CEPN est sollicité par la Commission Européenne pour réaliser, dans le cadre du projet AIEA, une analyse coûts-bénéfices du relogement des populations en périphérie de la zone d'exclusion des 30 km. C'est à cette occasion que je me rends, pour la première fois, dans les territoires contaminés. Pendant deux jours, en juillet 1990, je visite des villages en Ukraine et je rencontre des habitants, des professionnels et des autorités locales.

Un court séjour, mais qui marque un tournant dans mon parcours professionnel de radioprotectionniste. Je me suis trouvé très déstabilisé. J'arrivais avec tout mon bagage théorique d'expert de la radioprotection et la réalité à laquelle je me trouvais confronté n'avait pas grand-chose à voir avec ce que j'avais pu imaginer depuis mon bureau.

Quelques mois plus tard, Monsieur Pierre Tanguy, alors Président du CEPN et responsable de la sûreté nucléaire à EDF, m'invite à apporter mon témoignage sur cette situation post-accidentelle au colloque Cindyniques à Nice. C'est à cette occasion que j'ai fait la connaissance de Gilles Hériard-Dubreuil ».

Du laboratoire au terrain

« Entre l'été 1990 et le printemps 1991, toujours dans le cadre du projet AIEA, je retourne une demi-douzaine de fois en Ukraine, en Biélorussie et en Russie. Mais pas dans les villages. Nos missions se cantonnent à des séances de travail dans les bureaux, dans les laboratoires des instituts soviétiques.

Puis le CEPN est chargé, dans le cadre du programme conjoint de recherche CEI-CE, de la coordination du Projet JSP2 sur les impacts psychologiques, sociaux et économiques de l'accident. Je sollicite Gilles Hériard-Dubreuil pour qu'il y participe. C'est dans ce cadre qu'il réalise une série d'enquêtes dans les villages, auprès des populations.

Ces enquêtes très approfondies mettent en évidence la profonde perte de confiance de la population envers les experts et les autorités et révèlent aussi son désarroi face à une situation qu'elle contrôle de moins en moins. Elles déboucheront sur le lancement du projet Ethos en 1996. C'est l'occasion pour moi de retourner sur le terrain, après 6 années de recherche assez loin des réalités.

Depuis, je n'ai cessé de faire de constants allers et retours dans les territoires contaminés. J'ai aujourd'hui à mon actif une quarantaine de missions, et j'ai passé au total plus de 10 mois dans les villages du sud et de l'ouest de la Biélorussie. Ce qui me donne, je crois, une certaine légitimité pour témoigner de la situation sur le terrain ».

Expert en gestion post-accidentelle

« A partir de 2002, le CEPN s'engage dans une nouvelle démarche visant à transférer vers la France et l'Europe de l'Ouest l'expérience accumulée dans les territoires contaminés. Avec le soutien de la Communauté Européenne, il est missionné pour coordonner le projet SAGE et mener dans ce cadre une réflexion sur le développement d'une culture radiologique pratique en cas de contamination radioactive durable de territoires.

Dans la continuité de ces expériences, la Commission Internationale de Protection Radiologique (CIPR) m'a confié la présidence d'un groupe de travail sur la question de la protection des populations résidant dans des territoires durablement contaminés ».

Les ressorts de mon engagement

« Avec le recul, si j'essaie d'analyser la nature de mon engagement personnel, j'ai l'impression d'avoir évolué d'une attitude de compassion à l'égard des populations des territoires contaminés à une forme de solidarité, à mesure que je prenais conscience que ce qui était en jeu, bien au-delà des aspects techniques, c'était finalement la dignité des personnes.

Quant à mon engagement professionnel en tant que radioprotectionniste, mon expérience de plus de 15 années dans les territoires contaminés par l'accident de Tchernobyl m'enjoint, comme un devoir, d'adopter une attitude de vigilance, de porter témoignage aussi et de tirer des leçons pour nous-mêmes sur la gestion d'une situation post-accidentelle ».

Date de la dernière mise à jour : 07/12/2009