Témoignage de Gilles Hériard Dubreuil, Directeur de Mutadis

Gilles Hériard Dubreuil, Directeur de Mutadis, a mené de 1992 à 1995 des études sur les conditions de vie des populations des territoires biélorusses ukrainiens contaminés suite à l'accident de Tchernobyl.
Il a ensuite participé au développement et à la mise en œuvre de programmes de coopération pour la réhabilitation des conditions de vie dans ces territoires.
Il expose les raisons de son engagement et tire les enseignements de 15 années d'action dans les territoires contaminés par l'accident de Tchernobyl.

J'ai abordé pour la première fois les questions de risque autour des crises agroalimentaires. Dans les années 80. La question du risque m'a paru être une question importante, qui ne pouvait être traitée de façon satisfaisante en l'abordant seulement à travers les dimensions de l'organisation ou de la communication. Cela m'a amené en 1991 à créer une petite structure indépendante, Mutadis, pour essayer de travailler, à travers des contrats de recherches, d'études et à travers des projets, sur la problématique du risque d'un point de vue sociétal.

Le projet JSP-2 (Joint Study Project 2) : études sur la situation post-accidentelle en Ukraine et en Biélorussie

En 1991, j'ai pu mener des études de terrain en Ukraine et en Biélorussie sur les conséquences psychiques et sociales de l'accident de Tchernobyl avec Philippe Girard, enseignant en sociologie à l'Université de Caen et membre du LASAR (Le laboratoire d'analyse socio-anthropologique du risque) à partir de 1992. Ce travail était mené dans le cadre d'un module, nommé JSP-2 (Joint Study Project 2), du programme conjoint de coopération scientifique entre la Communauté Européenne et la Communauté des Etats Indépendants (ex-URSS). Ces études ont constitué le point de départ de mon engagement sur les problématiques post-accidentelles en Biélorussie et en Ukraine.

C'est dans le cadre de ce programme conjoint que des scientifiques occidentaux ont pu pour la première fois avoir un véritable accès au terrain dans les territoires contaminés. Nous avons pu visiter les villages et discuter avec leurs habitants, avec le soutien d'un groupe de professeurs d'Université de Kiev. Dans un premier temps, nous avons travaillé en Ukraine sur les « conséquences sociales et psychiques de l'accident ». Il faut rappeler que l'idée de JSP-2 à l'époque était de bâtir un modèle multicritères pour gérer les situations post-accidentelles. Les premiers scientifiques à intervenir dans ce domaine ont été des psychométristes qui faisaient des études statistiques sur l'impact des contre-mesures. On leur demandait de traduire en chiffres les impacts sociaux et psychologiques des contre-mesures pour pouvoir alimenter un modèle informatique multi-critères et réaliser ainsi une "optimisation" des contre-mesures. Nous sommes arrivés avec des méthodes différentes, fondées sur des entretiens, une écoute profonde. Nous nous sommes ainsi rendus compte qu'il était impossible de régler les problèmes posés par des méthodes d'optimisation. Ce point d'entrée a d'une certaine façon fait exploser le projet initial de gestion multicritères.

Après avoir travaillé en Ukraine auprès des populations des territoires contaminés, des populations relogées et des intervenants de la justice occidentale (liquidateurs), nous nous sommes ensuite rendus en Biélorussie afin de continuer notre travail d'enquête. C'est là que nous avons pris conscience d'un changement important dans l'analyse de la situation post-accidentelle. Alors qu'en Ukraine, les personnes interrogées nous disaient que tout le monde voulait partir, en Biélorussie, en 1994, nous avons rencontré des gens, et notamment des responsables du district, qui nous ont dit : « il va falloir vivre ici, mais la question, c'est : comment vivre ? Cela fait cinq ans qu'on ne fait plus d'entretien de bâtiments publics, que nous avons arrêté toutes les activités productives, que les écoles se délabrent, que les hôpitaux ferment les uns après les autres, que les routes sont de moins en moins entretenues, que des gens sont partis. Mais il y en a quand même qui sont restés. Il y en a aussi qui sont venus s'installer ici de toute l'Union Soviétique. Qu'est-ce qu'on va faire avec tout ça ? »

Cela nous a amenés à changer de perspective dans notre recherche. Au lieu d'étudier les conséquences de l'accident, nous sommes passés à une thématique différente : l'étude des conditions de vie de la population des territoires contaminés, qui ont constitué le thème de notre seconde étude. C'est comme cela qu'à partir de la problématique des conditions de vie, après avoir fait des études qui n'avaient pas beaucoup d'impact sur la situation réelle, nous avons commencé à nous demander ce qu'il faudrait faire pour essayer de changer cette situation. En effet, les habitants des territoires contaminés vivaient à la fois des circonstances dramatiques, mais surtout une dégradation extrêmement profonde de leur qualité de vie sur tous ses aspects. Nous avons alors essayé d'imaginer quel type d'approche pourrait permettre d'améliorer ces conditions de vie. Nous avons réalisé à partir de cette étude que les acteurs locaux devraient jouer un rôle clé dans la réhabilitation des conditions de vie et c'est comme cela que le projet ETHOS est né, avec le soutien de la Commission Européenne.

Une réflexion transversale sur la gouvernance des activités à risques : le projet TRUSTNET

En 1996, nous avons également initié avec d'autres partenaires un projet européen sur la gouvernance des activités à risque, le projet TRUSTNET, qui abordait les difficultés soulevées par ces activités de façon transversale, et non pas dans le cadre d'un type de situation ou d'un secteur d'activité particulier. Ce projet a considéré ensemble des situations appartenant au domaine des risques industriels, sanitaires, alimentaires, naturels, … Il a impliqué la participation d'une communauté pluraliste d'environ 200 acteurs (décideurs politiques, administratifs et industriels, experts, associations de consommateurs, syndicats, collectivités territoriales) et un groupe pluridisciplinaires de chercheurs (santé publique, sciences politiques, sociologie, psychologie, économie, droit, éthique...).

La fin du projet ETHOS et le début du programme CORE

Le projet ETHOS a pris fin en 2001. A cette époque, les partenaires du projet, dont je faisais partie, se sont rendu compte que c'était une expérience riche d'enseignements mais que nous n'avions pas suffisamment d'éléments, dans le cadre du projet ETHOS pour aborder la problématique de réhabilitation dans son ensemble. C'est à partir de ce constat qu'est née une autre initiative, le programme CORE, à l'initiative des autorités biélorusses, et à laquelle nous avons participé à partir de 2003.

L'émergence d'une réflexion sur les questions post-accidentelles au niveau européen

Pour terminer, je voudrais ajouter que, parallèlement à l'exercice PAREX, un programme européen de recherche sur les questions post-accidentelles est en cours : le programme EURANOS, initié en 2003. J'anime dans ce programme un module consacré à la problématique de réhabilitation post-accidentelle. Il s'agit d'une réflexion, au niveau européen, sur les conditions de la réhabilitation et les bonnes pratiques permettant d'élaborer des stratégies de réhabilitation. Un groupe de participants français composé d'acteurs territoriaux et de représentants de l'administration est engagé dans ce travail.

Date de la dernière mise à jour : 07/12/2009