L'appareil d'État face au défi de la complexité

La complexité du problème et la façon de la prendre en charge est une question de fond. La contamination fait surgir la complexité du vivant, la complexité de l'homme et de la société. Or l'État en tant qu'appareil universaliste a besoin de concepts, de méthodes et de procédures universalistes, qui soient acceptables par quiconque, quel que soit le contexte. Le mode de décision, la façon de construire la confiance dans un État comme le nôtre, pour faire émerger une rationalité partageable universellement conduit à opérer, en quelque sorte, une réduction légitime du complexe.

L'accident nucléaire, comme Tchernobyl, du point de vue agricole, alimentaire et territorial, va poser à chacun une multitude de questions complexes.

Les personnes auditionnées ont très largement convenu que cette complexité déstabiliserait le mode de connaissance et d'action non complexe qui prévaut aujourd'hui. Dans l'esprit des gens que nous avons audités, il y avait 2 types de crises : les blanches et les noires. Les « crises blanches » sont des crises du marché qui reposent sur la capacité des acteurs privés à trouver des solutions, dans lesquelles le meilleur gagne. Les « crises noires » sont des crises pendant lesquelles l'Etat est fondé par les circonstances à prendre des initiatives et à agir seul (exemple : pendant les guerres). Avec les crises du vivant, notamment celles générées pas les accidents nucléaires, nous sommes devant un nouveau type de crise : les « crises grises », dans lesquelles ce qui est en jeu est l'interaction public-privé. Si cette interaction se construit positivement, l'issue de la crise est refondatrice de la société. Sinon, ce sont les institutions qui sont ébranlées, sans recours possible de l'Etat qui est lui-même discrédité. Incapable de penser ensemble le complexe et d'agir ensemble face à cette complexité, le pays sera confronté à une crise profonde de la confiance et de l'engagement.

Face à cela, des aménagements institutionnels semblaient possibles. Certains furent mises en oeuvre. Mais ceux-ci ne suffiraient sans doute pas. Une part importante du problème et de la solution est bien notre rapport moderne au complexe. Depuis le néolithique, l'homme et les sociétés ont su gérer le complexe. Le sommes-nous encore aujourd'hui ? Serions-nous capables de concilier connaissance et actions complexes et non complexes…?

Profondément mis en cause par la crise, le vivant, l'agriculture, l'alimentation, les territoires peuvent aussi devenir des lieux, des objets ou des instances privilégiées de connexion entre le complexe et le non-complexe.

Apprenons, hors période de crise, à explorer et à activer ensemble nos capacités de traiter les problèmes complexes et multi-acteurs tout en ne déstabilisant pas l'universalité. Gérons le vivant (la biodiversité, les populations de perdrix naturelles, les ours, les eaux…) de façon « complexe et non complexe », comme des réalités intégratives, à la fois locales, nationales et mondiales, en mettant en place des institutions d'un nouveau type qui puissent être des relais de gestion de crise.

Apprenons ensemble cette gestion complexe, qui s'imposera à nous, en cas d'accident nucléaire atteignant le vivant….

Ce propos a-t-il été entendu ? Par les personnes, oui ! Par les institutions, non ! Des conclusions émanant des personnes auditées elles-mêmes n'étaient pas audibles par les institutions qu'elles représentaient. Comment faire changer les choses ?

Date de la dernière mise à jour : 07/12/2009